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Norvège : la grande illusion verte : Ce paradis des énergies propres a un secret : il exporte sa pollution.
Article mis en ligne le 25 septembre 2018

(...) En 2017, environ 6% de la population active était employée (directement ou indirectement) par l’industrie pétrolière. Ce chiffre peut sembler peu élevé, et l’on pourrait donc facilement sous-estimer toute la place qu’occupent les combustibles fossiles dans l’économie norvégienne. Le pétrole brut et le gaz naturel constituant plus de la moitié de la valeur totale des exportations du pays, la quasi-totalité de la population est touchée par l’industrie fossile, d’une manière ou d’une autre.

Il n’est pas question ici de pointer du doigt la potentielle hypocrisie des amoureuses et amoureux de la nature travaillant pour l’industrie pétrolière. Cela reviendrait peu ou prou à étriller un socialiste parce qu’il posséderait un iPhone. Il est toutefois intéressant de se demander comment la Norvège, qui s’est bâtie sur –et qui s’est définie par– le pétrole, peut se donner l’image d’une nation verte ; et d’en tirer des enseignements pour l’avenir de la lutte contre les émissions de CO2.

L’électricité norvégienne est presque entièrement produite par l’énergie hydraulique, qui couvre près de 95% des besoins en énergie du pays. Les nouveaux immeubles de plus de 500 mètres carrés doivent tirer 60% de leur énergie d’une source renouvelable. Les citadines et citadins jouissent de grands espaces verts, de pistes cyclables et d’un trafic minime. Le centre-ville d’Oslo devrait devenir une zone sans voitures d’ici 2019. Si automobiles il y a, il est conseillé d’acheter des véhicules électriques. Ces derniers bénéficient de nombreuses réductions (parking et autoroute, entre autres avantages). La Norvège compte donc –selon certains critères– parmi les pays les plus écologiques de la planète (elle arrive en 14e place dans la liste internationale de l’Indice de performance environnementale).

Lorsque l’on change de critères, en revanche, la Norvège se fait nettement moins verte. Elle est l’un des pays qui extraient le plus de pétrole par habitant. Seuls le Qatar, le Koweït, la Guinée équatoriale et les Émirats arabes unis la surpassent. La majeure partie de ce pétrole provient pour l’heure d’opérations de forage en mer du Nord, mais une large portion de la production pourrait bientôt provenir d’exploitations basées en mer de Barents, ouverte à l’exploration pétrolière et gazière par Oslo en 2017. (...)

Une partie de ces champs pétrolifères se trouve à la limite méridionale de la calotte polaire, qui abrite l’une des plus grandes colonies d’oiseaux de l’hémisphère nord, ainsi que des ours polaires durant l’hiver. Si forage il y a, il sera vite suivi par la construction de nouvelle plateformes, mais aussi par le déploiement d’une vaste architecture permettant de transporter gaz et pétrole jusqu’au rivage (et au-delà).

La majeure partie du gaz et du pétrole norvégien n’est pas utilisée à domicile : elle est exportée. La Norvège est d’ailleurs l’un des premiers exportateurs de carburant fossile au monde et un investisseur de poids sur le marché fossile international. (...)

Lorsqu’il prend en compte la dépendance de la Norvège à l’exportation de combustibles fossiles, l’Indice de performance environnementale la classe à un niveau bien inférieur (128e place) en raison de l’intensité des émissions de CO2. (...)

La bonne image dont jouissent le pétrole et le gaz dans la culture et la sphère politique permet de faire cohabiter réalité économique et naturophilie norvégienne. (...)

Il est vrai que la Norvège fournit d’importants efforts pour devenir un pays à « zéro émission ». Mais elle n’est pas exempte de défauts –dire le contraire serait faire preuve d’une « scandimanie » excessive. Certes, beaucoup de Norvégiennes et Norvégiens soutiennent une grande variété de mesures écologiques, mais ils sont moins nombreux lorsqu’il s’agit de militer contre le forage en haute mer. (...)

À chaque fois que le Parti de l’environnement norvégien ou Greenpeace proposent de sortir progressivement de la production de pétrole, le gouvernement peut facilement balayer leurs arguments en s’appuyant sur l’excellente image dont jouit le pétrole norvégien au sein de la population. (...)

Pas d’industrie fossile, pas d’État-providence

En un sens, l’exemple norvégien illustre un phénomène devenu international : la tension opposant protection de l’environnement et poursuite du développement. On a tendance à penser que ce dilemme concerne avant tout les pays en développement. On entend souvent l’Inde (entre autres nations) affirmer que la pollution est la condition sine qua non de la lutte contre la pauvreté. Par ailleurs, l’accord de Paris a fixé un budget carbone pour chaque pays. L’Union européenne, qui demeure le client le plus lucratif de la Norvège, va certainement chercher à acquérir une électricité plus verte. La Norvège pourrait donc être amenée à écouler sa marchandise sous d’autres cieux –y compris dans le monde en développement.

Car la Norvège doit bien financer son État-providence, elle aussi. Et cette mission deviendrait presque impossible si les réserves fossiles venaient à s’épuiser, ou si l’industrie devait s’éteindre. Reste qu’en donnant à son pétrole une image écolo, la Norvège dessert sa population. Tôt ou tard, Oslo devra faire face à la réalité : elle fait partie du problème environnemental de la planète, pas de la solution. (...)