Enfin ça se voit ! Les nominations des membres du Conseil constitutionnel traduisent un manque évident de considération pour la justice constitutionnelle en France et sapent les bases de l’état de droit et de la démocratie. Plus personne ne le conteste parmi les observateurs, mais les autorités politiques ne s’en soucient guère.
Enfin ça se voit ! Depuis tant d’années que les autorités en charge de nommer les membres du Conseil constitutionnel – le Président de la République, le Président du Sénat et le Président de l’Assemblée nationale - s’obstinent à en faire une institution « de confort » pour des anciens Premiers ministres, ministres ou parlementaires, et où les quelques professionnels du droit qui y siègent encore parfois ne doivent de toutes les façons leur nomination qu’à ce qu’ils ont eux-mêmes exercé des fonctions ou rempli des missions au service des différents hommes et femmes politiques au pouvoir, il semble aujourd’hui y avoir un relatif consensus chez les observateurs : ça ne peut pas continuer comme ça, au risque de saper définitivement les bases – sinon juridiques au moins éthiques ou morales – de l’état de droit et de la démocratie en France.
Le mandat de trois des membres du Conseil constitutionnel s’achevant à la fin du mois de février, les autorités de nomination ont proposé chacun un candidat pour occuper les sièges laissés vacants, mais aucun de ces candidats ne paraît correspondre au profil attendu d’une cour constitutionnelle d’un état de droit démocratique.
Faut-il encore le rappeler, les nominations des membres des cours constitutionnelles ou suprêmes à l’étranger ne concernent, dans des démocraties équivalentes à la nôtre, que très majoritairement des professionnels du droit, et souvent n’ayant exercé aucune fonction directement auprès des hommes ou femmes politiques au pouvoir, et ne se trouvant que rarement dans une situation d’inféodation au pouvoir en exercice ? (...)
Si partout les nominations sont toujours « politiques », et si une place est parfois réservée à des personnels politiques, comme actuellement à la cour constitutionnelle de Belgique, c’est sans heurter le principe que les membres des juridictions constitutionnelles doivent être des personnalités indépendantes du pouvoir, et de préférence des juristes expérimentés.
Parce que les candidats actuellement proposés par le Président de la République, le Président du Sénat et le Président de l’Assemblée nationale sont tous directement liés au pouvoir actuellement en exercice et aux personnalités qui l’incarnent, la France fait figure d’exception dans le concert des juridictions constitutionnelles. (...)
S’agissant maintenant de la candidate proposée par le Président de la République, la problématique est tout autant celle de l’impartialité que celle de la compétence pour siéger au Conseil constitutionnel : actuellement et depuis 2017, ministre en exercice, madame Jacqueline Gourault est anciennement professeure d’histoire-géographie et a été sénatrice plusieurs années : elle n’est ni une juriste expérimentée ni une personnalité indépendante du pouvoir en place qu’elle est amenée à contrôler si elle est nommée au Conseil constitutionnel. Pire même, elle pourrait, puisque le règlement intérieur que le Conseil constitutionnel s’est lui-même donné ne l’empêche pas, être amenée à se prononcer sur la constitutionnalité d’une loi dont, comme membre du conseil des ministres, elle aurait adopté le projet qui en est à l’origine. En termes d’indépendance et d’impartialité nécessaire à l’exercice de la fonction de juger, on a vu mieux. (...)
D’où qu’on les regarde donc, les nominations envisagées au Conseil constitutionnel manifestent le manque d’intérêt pour un contrôle sérieux, indépendant et impartial de la fabrication des lois au regard du pacte constitutionnel. Difficile dans ces conditions de défendre les nominations envisagées, et cela s’ajoute à la longue liste des difficultés entachant le statut du Conseil constitutionnel et de ses membres (voir notre tribune dans Le Monde daté du 14 juin 2017), dues à la fois à des insuffisances juridiques et à un manque cruel d’éthique dans la pratique institutionnelle de ces dernières années.
Ces considérations élémentaires suffiraient-elle à faire basculer la pratique dans le bon sens ? Rien n’est moins certain, tant la pratique a été jusqu’alors peu critiquée et, maintenant qu’elle l’est, tant le système de pouvoir est devenu en quelques années assez hermétique à l’éthique (...)
Alors imaginer qu’on pourrait renoncer à nommer au Conseil constitutionnel des personnalités dont l’allégeance à l’œuvre du pouvoir politique en exercice est avérée, au prétexte d’un défaut de compétence voire d’un soupçon de partialité ou d’absence d’indépendance, c’est peut-être beaucoup demander.