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Michel Agier : « La condition migrante nous concerne tous »
Article mis en ligne le 13 février 2022

Entretien avec l’anthropologue Michel Agier autour de la question des frontières, et de celles et ceux qui en font les frais. Lequel oppose au règne des barbelés l’urgente nécessité d’une hospitalité européenne.

« On a le nez dans la crise, mais aussi l’envie de livrer un regard renouvelé sur la condition migrante aujourd’hui. » C’est ainsi que l’anthropologue Michel Agier définit l’ambition de la « Bibliothèque des frontières », collection publiée sous sa direction aux éditions Le Passager clandestin et versant livresque du programme de recherche Babels (...)

Soit sept titres en forme de tour d’horizon des parcours migratoires dans une Europe forteresse toujours plus hostile aux personnes exilées. Les constats tirés sont évidemment accablants, tant murs, barbelés, camps indignes, naufrages et harcèlement quotidien s’imposent comme horizons d’accueil européens (lire notamment La Police des migrants – Filtrer, disperser, harceler ainsi que De Lesbos à Calais – Comment l’Europe fabrique des camps). En gros : des décennies de nivellement par le bas condensées en de petits ouvrages aussi documentés qu’édifiants (...)

Ceci dit, la « Bibliothèque des frontières » met également l’accent sur les diverses formes de solidarité qui se développent dans les vents contraires, de Vintimille à Calais en passant par Lampedusa ou Briançon (...)

Selon lui, la vague de repli identitaire ne serait pas un horizon indépassable. Et cette Europe qui, de la Méditerranée centrale aux rivages de la Manche, ne cesse de s’enfoncer dans un criminel déni d’humanité, pourrait encore s’amender. On a fait le point avec lui. (...)

M.A. « À Calais comme dans tous les lieux où sont bloquées des personnes désirant passer une frontière, il y a une question fondamentale : celle de la visibilité ou non des personnes migrantes. Alors que chercheurs et militants veulent faire en sorte que la situation soit connue, les autorités – l’État, la police, les pouvoirs locaux – font tout pour qu’elle reste loin des regards. Les “indésirables” doivent rester à l’écart. Mais cette approche est abandonnée dès lors que les personnes exilées se retrouvent trop visibles au quotidien, dans la rue ou dans les camps, avec mise en lumière médiatique et répression visant à montrer qu’ils sont “surnuméraires” et qu’il faut les évacuer. (...)

on vous tolère si vous vous mettez là, mais seulement jusqu’à ce que vous deveniez trop visibles. C’est toute la problématique des indésirables : celle qui amène à dire “Votre histoire ne nous intéresse pas, restez loin”. Il s’agit toujours de mise à l’écart. » (...)

« Dans les camps de ce type, la résistance passe d’abord par la réorganisation d’une forme de vie sociale et culturelle. Et c’est ce qui s’est passé à Calais. Si on analyse les choses avec cynisme, on peut dire qu’il y a une contradiction dans le fait de mettre les gens à l’écart en disant “Not in my backyard6” et celui de ne pas assumer la véritable invisibilisation, à savoir la disparition pure et simple des concernés. C’est ce qui se passe par exemple en Algérie quand on met les migrants dans des camions, qu’on leur fait passer la frontière du Mali et qu’on les abandonne dans le désert. Or en Europe, on ne peut pas faire ça car on a encore la prétention d’être des sociétés démocratiques dotées de garde-fous. Cette mise à l’écart est donc paradoxale car on sait très bien, dans le monde politique comme dans celui de la recherche, que chaque nouvelle expulsion va au final recréer un espace où une forme de vie sociale et culturelle réémergera.

Dans le cas de la “grande jungle”, il y avait avant l’expulsion une émergence de formes de vie urbaines, une sorte de brouillon de ville, avec des rues, des restaurants, des écoles, des églises, un théâtre, une mosquée... C’était très précaire mais investi, avec des abris de fortune et des tentes laissant progressivement la place à des constructions e

n dur. Ici, les solidarités avaient joué un grand rôle, venant d’associations ou de simples bénévoles issus de toute l’Europe, qui tissaient des liens avec les personnes en exil. C’est cela qu’il fallait détruire. » (...)

On me pose souvent cette question : “Qu’est-ce qui a changé avec Macron ?” La réponse est simple : rien n’a changé sur le fond de la politique migratoire, ou plutôt de la non-politique migratoire. Par contre, la répression policière est devenue beaucoup plus systématique et violente. (...)
Il suffit de voir les accords passés par l’Europe avec la Libye ou le Maroc pour externaliser la gestion des frontières. Mais c’est un drame récent à la frontière gréco-turque qui a poussé en Europe même le curseur encore plus loin, ouvrant la voie à un marchandage cynique, qu’on pourrait traduire par : “Attention ou je vous lâche mes réfugiés !” (...)

Il suffit de voir les accords passés par l’Europe avec la Libye ou le Maroc pour externaliser la gestion des frontières. Mais c’est un drame récent à la frontière gréco-turque qui a poussé en Europe même le curseur encore plus loin, ouvrant la voie à un marchandage cynique, qu’on pourrait traduire par : “Attention ou je vous lâche mes réfugiés !” (...)

Face à ces épisodes se pose une question gravissime : jusqu’à quel point les États et fédérations d’États sont-ils prêts à ne pas respecter les conventions internationales ? En France, il y a par exemple le cas de la frontière franco-italienne, notamment à Menton, où les règles en matière de traitement du droit d’asile ne sont clairement pas appliquées, dans l’indifférence absolue, avec des personnes refoulées avant toute prise en charge. Reste qu’un palier a été franchi. Et que les conventions internationales semblent de plus en plus lettre morte dès lors qu’il est question de migrations. » (...)

Cela s’inscrit dans un climat politique européen de plus en plus réactionnaire…

« Il est clair qu’un discours d’extrême droite a envahi le champ politique, centré sur la figure de l’indésirable. Prononcer l’expression “droits de l’homme” fait désormais de vous la cible de critiques railleuses. Une forme de délégitimation confinant à la démission, au nom d’un principe qui ne s’inscrit plus dans une “politique monde”. Or les conventions internationales développées depuis l’après-guerre étaient des édifices bâtis pour que le monde trouve des moyens de fonctionner sans s’entre-tuer. C’était aussi bien humanitaire que diplomatique. Et voilà que toutes ces conventions, allant des droits de l’enfant à ceux des travailleurs migrants, sont systématiquement remises en cause. Derrière cette critique et cette ironie envers les droits de l’homme, on en revient à la position “Not in my backyard”. C’est une question qui au fond dépasse largement celle des migrants et concerne la politique au sens large. Car ce que proclame ce rejet de l’altérité, c’est un message de repli absolu : “Votre trajectoire ne m’intéresse pas, je ne veux vivre qu’avec des gens qui me ressemblent.” Et c’est dans cette logique que l’espace interdit aux indésirables ne cesse de s’étendre. » (...)

« La question posée est celle-ci : est-ce qu’on va vers le pire ? Et je n’arrive pas à trancher, car on peut l’appréhender à différents niveaux. D’abord, le sujet est très largement politique et médiatique. À l’heure actuelle, on parle en fait de très peu de gens, démographiquement parlant. Si bien que cette omniprésence du sujet s’inscrit dans une réflexion plus large. Dans quel monde veut-on vivre ? Un monde hospitalier ou refermé sur lui-même ? Ceux qu’on appelle les migrants font lourdement les frais d’une crise de la mondialisation et de l’individualisme, où les solidarités au sens large sont posées comme non essentielles, voire néfastes. Je pense même que les États-nations profitent de ce rejet de l’altérité pour capitaliser sur les frontières. Avec cette petite musique en arrière-fond : “Si des gens meurent comme ça, ou sont expulsés comme ça, c’est bien qu’on est protégés.”

Mais si l’on se décentre de ce niveau politico-médiatique pour s’intéresser au terrain, il se passe beaucoup de choses positives. Il y a des engagements citoyens, des associations qui font un travail monstre, des relations qui se nouent entre personnes exilées et habitants, des gens en lutte. D’autant qu’il y a tout un pan des migrations, moins médiatique, qui se fait dans l’ombre, via le rapprochement familial ou les sphères professionnelles. La société française n’a jamais arrêté de se transformer et continue à le faire. Et les agitations de l’extrême droite sur le “grand remplacement” sont au fond des causes perdues.

Et donc ces deux forces existent en même temps, la société se transformant, mais oscillant entre inclusion et exclusion. C’est vrai qu’il y a clairement omniprésence de cette force prônant la privatisation d’un chez-soi. C’est l’une des options. Mais d’autres forces agissent dans l’autre sens. Le monde social ne correspond pas aux plateaux télé et aux sondages, qui représentent peu de la réalité sociale. Alors oui, les voix de droite et d’extrême droite ont l’air d’être plus entendues, surtout avec le délabrement général de la gauche, mais je ne le vois pas comme vraiment représentatif. (...)

Avec Babels, on donne une place importante à l’engagement citoyen, local, individuel comme collectif – en quête de ce qui cherche l’hospitalier contre l’enfermement. Une manière de ne pas sombrer dans le pessimisme. À un niveau symbolique, je pense par exemple à ces nombreuses personnes qui en Pologne, à proximité de la frontière, affichent une lumière verte pour dire que leur maison est prête à accueillir les personnes en exil de passage. Une façon de dire : “Vous ne serez pas traité en ennemi.” »