Le philosophe ne sait rien de Greta Thunberg, sinon qu’elle mérite d’être bousculée et qu’elle doit être châtiée.
Pascal Bruckner, écrivain et philosophe français, vient d’insulter dans les termes les plus vils une adolescente dont il réprouve la célébrité. Il convient d’en parler avec calme, car cette vilénie nous renseigne sur l’inconscience de nos réactionnaires.
L’adolescente s’appelle Greta Thunberg, qu’il est difficile d’ignorer. Cette jeune Suédoise incarne depuis plusieurs mois une révolte des enfants contre la catastrophe climatique en cours, inspire les grèves lycéennes pour la planète et interpelle ou dialogue avec quelques adultes qui en ont la charge.
La vindicte et la méchanceté
Et le philosophe Bruckner, la vilenie est ici, retient contre l’adolescente son handicap comme son apparence : « Outre son Asperger qu’elle affiche comme un titre de noblesse, son visage terriblement angoissant semble nous dire, si vous ne le faites pas pour la planète, faites-le au moins pour moi. »
Soupèse-t-on la vindicte ? La bouille ronde d’une adolescente, que l’humanité tourmente, angoisse Monsieur Bruckner. L’autisme que ne masque pas une jeune fille sans filtre, l’autisme qu’elle tente de nous faire comprendre, lui semble une arrogance, un empiétement indu. Elle l’embête, la bougresse, avec sa différence ! Ne pourrait-on pas, enfin, laisser penser en paix les adultes et sain·es d’esprit ?
Saisit-on cette méchanceté ? Il ne s’agit plus seulement de fustiger un emballement médiatique et politique, de regretter –fut-ce avec véhémence– l’embrigadement de la jeunesse, « nos bambins », dans les luttes des adultes. Le philosophe, ici, chasse une intruse, et il la chasse pour ce qu’elle est. Jeune et handicapée, Greta Thunberg est d’autant plus détestable –un peu sorcière, perverse et laide, angoissante. On parle ainsi d’une fille de 16 ans.
Le prix de la guerre
Pascal Bruckner est une banalité septuagénaire. Il fut progressiste en sa jeunesse, puis changea d’avis, d’excès et de mépris. En 1983, dans un livre qui fit un peu sensation, Le sanglot de l’homme blanc, il décréta obsolètes et nuisibles nos culpabilités envers les peuples jadis colonisés et devint, un pas en entraîne un autre, héraut de l’Occident puis de l’ordre établi, ennemi intime des doutes et des contestations sociales et sociétales –autant de manifestations perverses de la haine de soi, d’un tiers-mondisme retors, d’un gauchisme faux qui se dissimulerait dans nos scrupules.
Bruckner a de la plume, même si l’Académie se refuse encore à lui, qui a adoubé son vieux copain Alain Finkielkraut, lequel semble plus tourmenté. Bruckner a la polémique jouissive. Il ne fait pas dans le détail ; il est dans ses combats, peu accessibles aux délicatesses et insensibles aux faits. Sa théorie, en revanche, le passionne. D’ailleurs, il se cite. L’engagement des enfants pour le climat, c’est « l’infâme propagande de la peur contre laquelle je m’élève, avec d’autres, depuis vingt-cinq ans ». Il mériterait, de vrai, l’Académie.
En attendant, il a moult médias, et les pages opinions du Figaro, et leur déclinaison internet, le Vox. Ceci n’est pas indifférent : ces pages où campent Zemmour, Rioufol et quelques invités ressemblent de moins en moins au grand journal que demeure le « Fig » cher à mon cœur, où l’on parle si bien de sciences, de l’étranger, de musique, d’économie, des arts et des lettres et même de tendres luxes. (...)
Le paradoxe est palpable. Dans le Figaro, on raconte ce 10 avril 2019 la fonte des glaciers sous le choc climatique ; dans les pages opinions du Figaro, Pascal Bruckner vitupère une enfant que cette fonte alarme. Il n’est guidé que par l’idée. Les adultes s’avilissent d’entendre des jeunesses ? L’Occident, qui se fustige des pollutions et du carbone, renoue avec sa tragique culpabilité ? L’attendrissement qu’inspirent les plus faibles viendrait-il nous tenter ? Bruckner entre en guerre, il connait cela.
Il bouscule alors Greta Thunberg, c’est le prix de la guerre. Il ne sait rien d’elle, sinon qu’elle le mérite et doit être châtiée. L’idéologue n’a que faire de l’individu, de la dignité d’une fille, de l’honneur d’une personnes handicapée. C’est à cette indifférence superbe qu’on le reconnaît. Bruckner, jadis de gauche, est resté le garde rouge qu’il a chassé de son apparence ; il aime avilir l’ennemi.
Il est aussi dans son monde, suiviste et paresseux. À le relire, la légèreté du philosophe est patente. Il ne sait rien de Greta Thunberg : il n’en a qu’une impression hostile, fruit de vagues lectures, « dans la presse ». Sa source manifeste, jusqu’au copier-coller par moments, est un article de Elle publié le 5 avril, dont il reprend les termes –et cet article lui-même était un patchwork sentant fort la documentation hâtive. (...)
Les vigies de l’ordre mental
La vérité n’est pas le sujet. Thunberg agace suffisamment nos coteries réactionnaires pour qu’il soit inutile de se gâcher l’ire dans un excès de précision. Un spadassin du magazine Causeur s’est fait ainsi plaisir en décidant, pour avoir croisé la jeune fille dans une manifestation, qu’elle était « une petite fille éteinte, sans passion, manipulée par des gens inquiétants ». Les haines convergent.
Un positiviste amant de l’avenir, qui nous fait saliver des mirages du transhumanisme, le docteur Laurent Alexandre, égratigne depuis un moment la jeune femme, qu’il qualifiait le 3 avril dans l’Express de « coup médiatique » au service des « ayatollahs écocatastrophistes », son autisme la protégeant des attaques : il n’avait pas deviné Bruckner !
Le 18 mars, le même Laurent Alexandre accusait Greta, dans le Figaro Vox –where else ?–, d’être un instrument de l’extrême gauche anticapitaliste. Savoureuse accusation, que l’on mettra en parallèle avec celle d’une ancienne député écologiste, Isabelle Attard, qui le 9 février dans le très à gauche Reporterre, considérait que la jeune fille était au contraire le cheval de Troie du capitalisme vert.
Ainsi, en France clochemerlesque, les idéologues s’entre-ridiculisent, quand la vie est infiniment plus âpre et simple. La connaissent-ils seulement ? Veulent-ils seulement la connaître ?
Autiste, elle ne saurait être que tolérée ; jeune, silencieuse, certainement pas écoutée.
(...)
Il ne fait pas bon, devant les idéologues, sortir de l’ordinaire, protester ou prier, ne pas ressembler à la norme rassurante.
L’autisme de Greta Thunberg, quand Pascal Bruckner le considère, est son voile, son gilet jaune, son étrangeté. Nous vivons un temps où, pour les vigies de l’ordre mental, l’étrangeté est une circonstance aggravante. (...)
Nous nous sommes promis de ne pas hausser le ton devant Pascal Bruckner ; nous nous en tiendrons à cet engagement. Il faut maintenant, avant de le laisser –convaincus que nous aurons longtemps à subir ses jactances– réfuter sur le fond son petit pamphlet.
Pascal Bruckner s’alarme que l’on entende et respecte les jeunes, quand ces jeunes marchent pour le climat. Mais c’est une tradition bien établie, dans nos sociétés libres, de croire en la jeunesse, de l’aimer, de l’entendre, d’espérer avec elle et de trouver en elle, pour des valeurs communes, des exemples et des guides.
Greta Thunberg est un peu plus plus jeune, à peine, que Guy Môquet que les nazis fusillèrent ou que Jeanne la Lorraine qu’Anglois brûlèrent à Rouen –les deux aimaient la France à en périr. Elle est plus âgée que le Gavroche de Hugo et que le petit soldat de la Convention Joseph Bara que les royalistes tuèrent, vieille légende républicaine. Elle a plus vécu que les enfants juifs qui rampaient dans les égouts du ghetto de Varsovie.
Elle n’est, dans l’histoire ou dans nos littératures, ni la première, ni la dernière enfant à connaître la voie. Souhaitons-lui bonne route et non pas le martyre : quel âge avait Antigone, qui était plus sage que Créon ? (...)
Plût au ciel que notre philosophe, satisfait et grisé de ses mots et de sa cour, fut un peu autiste, un peu Asperger et même enfant, qui sait, et réapprenne à aimer ce qu’il ne comprend pas.