La dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France, en octobre 2020, n’a guère fait de bruit dans le camp de la gauche sociale et politique, pourtant traditionnellement attachée à la défense des libertés publiques. Se prononcer dans le climat actuel, « c’est prendre des coups ».
Un « silence assourdissant ». Sihem Zine, responsable de l’Association de défense des musulmans (ADM), ne cache pas sa déception devant la faiblesse des réactions face à la disparition de plusieurs associations cultuelles musulmanes ou de lutte contre les discriminations à l’égard de cette communauté religieuse.
Le 24 septembre, le Conseil d’État a validé la dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), ainsi que celle de BarakaCity, une association humanitaire musulmane. Plusieurs associations, moins médiatiques, et divers lieux de culte ont eux aussi disparu du paysage en quelques mois, à la demande de Gérald Darmanin et après décision en conseil des ministres. (...)
Il y a bien eu, quelques jours après la décision du Conseil d’État au sujet du CCIF, un communiqué commun de plusieurs associations, dont l’ADM, la Ligue des droits de l’homme (LDH), Attac, la Fondation Copernic, le Syndicat de la magistrature ou encore le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap). Ces associations y regrettaient que par « un inquiétant renoncement à sa mission de contrôle », le Conseil d’État prenne « pour argent comptant les accusations du ministre, sans le moindre recul ».
« Ce communiqué était fort, même s’il est arrivé un peu tard, constate Sihem Zine. Amnesty International, Human Rights Watch ont également réagi, mais le CCIF était partenaire de beaucoup d’organisations et j’étais très surprise de voir si peu de soutiens au final. Le CCIF travaillait avec la CNCDH [Commission nationale consultative des droits de l’homme –ndlr], le Défenseur des droits… Personne n’a rien dit ! » (...)
Effectivement, au rang des signataires, beaucoup d’absents. « Le syndicat FSU [Fédération syndicale unitaire, première chez les enseignants – ndlr], par exemple, a eu peur d’y aller, à cause d’un fort débat interne, confie un observateur des échanges qui ont précédé l’écriture de ce communiqué. À la CGT, ça virevolte en fonction de qui crie le plus fort. Philippe Martinez [secrétaire général de la CGT – ndlr] avait rejoint la marche contre l’islamophobie en 2019, mais il s’est pris de sacrés retours de bâton dans le syndicat pour ça... »
Toutes les organisations interrogées font en effet état de débats, intenses ou à bas bruit, qui ont compliqué le travail de rassemblement et de mobilisation. (...)
S’il a finalement affirmé son soutien après la décision, comme le Syndicat des avocats de France (SAF), le Syndicat de la magistrature avait décidé de ne pas accompagner la démarche juridique du CCIF devant le Conseil d’État.
Malik Salemkour, président de la LDH, précise qu’au-delà du cas du CCIF, son association envisage de saisir la Cour de justice de l’Union européenne sur la conformité de la loi « confortant le respect des principes républicains », adoptée définitivement en juillet, dite loi contre le « séparatisme », qui a prévu des dispositifs jugés par certains observateurs contraires au droit d’association.
La LDH attend également la publication du décret sur le « contrat d’engagement républicain », l’un des éléments les plus controversés du texte, pour éventuellement lancer des recours auprès du Conseil constitutionnel et interpeller les élus. (...)
Le contexte n’est pas à la mobilisation pour la défense des libertés, constate pareillement Julien Rivoire, « en tout cas, elle est difficile, et en particulier quand on touche à la question de l’islam ». Le porte-parole d’Attac s’en désole : « Le gouvernement, aidé d’une partie des médias et des politiques, a réussi son coup : faire du CCIF un épouvantail et une patate chaude à tel point qu’un certain nombre d’organisations intègrent que c’est en soi un problème d’afficher un quelconque soutien à ce type d’association. »
Depuis l’assassinat terroriste de Samuel Paty, il y a un an, « il y a eu une réelle offensive, mélangeant tous les sujets », estime Simon Duteil, l’un des co-secrétaires du syndicat Solidaires, également signataire du communiqué de défense du CCIF. « Cette offensive paye, elle crée des clivages, fait perdre la boussole, y compris chez nous en interne. » (...)
Tout récemment, Jean-Michel Blanquer a provoqué un profond émoi en brandissant à nouveau le totem de la laïcité, invitant ceux qui militeraient « contre les valeurs de la République » à quitter l’Éducation nationale. « On commence, c’est vrai, à être un peu usé de mener ces combats, surtout quand on les mène le plus souvent seul, poursuit le porte-parole de Solidaires. C’est comme les offensives sur le “wokisme”, qui sont surtout des attaques contre ceux qui se battent contre les discriminations et les inégalités. Ce sont des postures violentes qui ont des conséquences concrètes sur la vie des militantes et militants. »
Prendre position pour défendre le CCIF brûle bien des doigts et surtout, n’est plus très « audible », soulignent plusieurs organisations. « Nous sommes tout de suite assimilés comme appartenant à l’autre camp, se désole Sarah Massoud, du Syndicat de la magistrature. C’est horrible et extrêmement inquiétant. Les oppositions sont réduites à des radicalités. Or l’exercice du culte, de la laïcité, de la nécessaire protection par l’État de ces libertés sont des questions maltraitées. » (...)
Mutisme de la classe politique
Dans le champ politique à gauche, notamment parlementaire, ils ne sont pas nombreux non plus à se bousculer pour la défense des associations menacées ou dissoutes, malgré l’enjeu en termes de libertés publiques. Seule La France insoumise (LFI) nous a répondu sur la dissolution confirmée du CCIF. La marche du 10 novembre 2019 contre l’islamophobie continue de laisser des traces, les hommes et femmes politiques y ayant participé subissant depuis, et quasi sans discontinuer, une pluie de critiques… notamment en raison de la présence du CCIF ce jour-là. (...)
Reconnaissant le soutien de LFI, Sihem Zine, d’ADM, regrette le mutisme du reste de la classe politique, alors même qu’à gauche, au centre et à droite, « il y a toujours eu des gens pour d
Et pourtant, souligne-t-il encore, les prétextes sont nombreux : agressions de militants de gauche, fichage d’« islamo-gauchistes » sur un site d’extrême droite, sans parler de l’exposition médiatique d’une double candidature à l’extrême droite. « On a de quoi faire ! Ma crainte, c’est qu’à chaque nouveau coup de boutoir, on perde du terrain, et qu’on ne sache plus quoi faire pour provoquer le sursaut », conclut Julien Rivoire.éfendre des libertés par principe ». « On a glissé de la lutte contre le terrorisme à une lutte contre la société civile issue de la minorité musulmane, on mélange tout avec des mots fourre-tout, dit-elle. Ces discours haineux propulsent les candidats à la présidentielle que l’on connaît dans un climat anxiogène. »
Julien Rivoire, au nom d’Attac, s’inquiète également de « coups portés à tous les niveaux, pas uniquement au niveau politique ou légal », mais aussi médiatique. Sur ce terrain, regrette le militant, sur l’islam, la laïcité, la défense des libertés, « la gauche sociale et politique n’est pas au rendez-vous et divisée ». Face à un niveau de « danger élevé », il s’agirait désormais de « recoudre les liens », de se « ressaisir ».
La tâche est d’autant moins aisée que la gauche sociale et politique semble avoir peur de son ombre (...)
Et pourtant, souligne-t-il encore, les prétextes sont nombreux : agressions de militants de gauche, fichage d’« islamo-gauchistes » sur un site d’extrême droite, sans parler de l’exposition médiatique d’une double candidature à l’extrême droite. « On a de quoi faire ! Ma crainte, c’est qu’à chaque nouveau coup de boutoir, on perde du terrain, et qu’on ne sache plus quoi faire pour provoquer le sursaut », conclut Julien Rivoire.