Malgré les récits décourageants et parfois même glaçants de ceux qui sont rentrés au pays, à la Casse, on veut encore rêver d’Europe.
Dans ce quartier du nord d’Abidjan, les jeunes se font un peu d’argent en vendant des pièces détachées ou en travaillant pour des patrons. Avec leurs maigres économies, ils partent au bout de quelques mois en quête d’une vie meilleure. Reportage.
(...) Traoré affirme qu’au moins une soixantaine des jeunes de son entourage sont partis pour l’Europe depuis 2016. Le dernier en date n’avait que 16 ans. "Il était issu d’une fratrie de neuf enfants, seuls avec leur maman. Le papa est décédé lorsqu’ils étaient petits", raconte Traoré. "J’ai fait comme pour tous les autres, je l’ai formé à la mécanique mais aussi à chercher l’argent, comment développer son activité pour être quelqu’un, etc. Je ne pouvais pas savoir qu’il avait l’Europe en tête pendant tout ce temps." (..)
"Les mentalités ont changé. Désormais, la plupart des jeunes connaissent les dangers de la route migratoire, ils n’ont pas forcément envie de mettre leur vie en jeu pour aller en Europe, mais ils prennent quand même le risque pour devenir quelqu’un." (...)
"On sait bien que le bonheur ne nous attend pas en Europe"
"Avant, je voyais les jeunes partir sans se poser de questions, ils prenaient même la route à pied !", se souvient-il. "Actuellement, les jeunes viennent d’abord de leurs villages jusqu’à Abidjan pour y travailler. Ensuite, ils veulent passer par des pays comme le Maroc car ce n’est pas cher et tous les passeurs disent que c’est facile d’aller en France ou en Italie depuis ce pays. Les passeurs proposent aussi des prix vraiment pas chers en ce moment pour aller en Libye. Avec 5 000 ou 5 200 francs CFA (moins de 8 euros, ndlr) tu peux aller là-bas." (...)
Dans son dernier rapport de profilage datant de 2018, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) semble confirmer que la capitale économique ivoirienne joue un rôle de hub avant le départ pour l’Europe : "Près de 70% des personnes interrogées dans le rapport résidaient à Abidjan avant de partir, alors qu’Abidjan a été indiqué comme lieu de naissance par environ 30% des individus". Cette dernière fait ainsi figure de "le lieu de transit privilégié pour réunir les fonds nécessaires au voyage" ou encore de "ville dans laquelle on migre en quête d’opportunités économiques" et que "face à l’échec ou à la rencontre de personnes (réseaux de passeurs par exemple), l’aventure de la migration irrégulière soit perçue comme une meilleure option", peut-on lire. (...)
Dans l’ouest de la Côte d’Ivoire plusieurs coups de filets notamment dans la ville de Daloa, une ancienne plaque tournante migratoire, ont également conduits à nettement tarir les réseaux de passeurs, poussant les candidats à l’exil à se rapprocher d’Abidjan s’ils veulent mettre toutes les chances de leur côté.
"En dix ans, les mentalités ont vite changé"
Mais ce sont sans doute les vastes politiques de sensibilisation contre l’immigration clandestine qui ont permis - surtout depuis 2018 - de diminuer drastiquement le nombre d’Ivoiriens partis illégalement vers l’Europe. (...)
"Nous avons notamment mis en place des comités de lutte contre la migration irrégulière qui ont trois rôles fondamentaux : le démantèlement des réseaux de passeurs, la sensibilisation de proximité et la réinsertion des migrants de retour", explique Issiaka Konaté, le directeur de la Direction Générale des Ivoiriens de l’Extérieur (DGIE). (...)
Parmi les ONG impliquées, SOS Immigration Clandestine incarne l’une des pionnières en la matière.C’est avec une campagne de sensibilisation choc, à grand renfort de vidéos et de témoignages poignants, que l’ONG a agi ces dernières années.
"Il n’y a pas un seul endroit où nous sommes allés où les gens n’ont pas compris, où des larmes n’ont pas coulé. Ce sont ces actions sur le terrain qui ont permis à la population de comprendre que la migration irrégulière peut écourter leur vie."
La guerre n’est pas terminée pour autant car les passeurs opèrent de plus en plus depuis l’extérieur via Internet et leur terrain de jeu favori : les réseaux sociaux. (...)
Tout le monde a WhatsApp, tout le monde regarde Facebook. Et beaucoup nous disent avoir du mal à faire le tri entre les ’fake news’ et les bonnes informations", explique Lavinia Prati, chargée de projet pour la protection et le rapatriement des migrants à l’OIM Côte d’Ivoire. " (...)
"Associations et gouvernement parlent désormais de concert pour inciter les jeunes Ivoiriens à se tourner vers les voies légales. (...)
Parallèlement, le gouvernement ivoirien mise beaucoup sur l’éducation afin de former les jeunes à des carrières d’avenir dans leur pays et chasser ainsi la tentation de l’immigration clandestine.’’
Il faut créer des vocations et changer les choses culturellement : c’est à dire arrêter de ridiculiser celui qui a un travail de cordonnier ou celui qui est coiffeur. Il faut encourager les jeunes à aller avec fierté vers les secteurs où nous avons actuellement énormément de besoins. Et nous avons près de 80 établissements de formation professionnelle à travers le pays pour y parvenir", conclut-il.