1La montagne fait partie, tout comme la mer et le désert, des milieux naturels difficiles à apprivoiser par les humains et potentiellement dangereux, voire mortels. Mais le « risque naturel » n’existe pas en soi : pour les personnes en migration, ces espaces ne deviennent dangereux qu’à partir du moment où « les États pensent utiliser le géopouvoir [de ces espaces] pour les transformer en frontière infranchissable » (C. Heller, Libération, 14/12/2017).
Dans les Alpes, entre 1920 et 1950, la mise en place de contrôles administratifs et policiers à la frontière italo-française a rendu illégaux des mouvements transalpins de populations qui avaient toujours existé (Siestrunck, 2013). Ces contrôles ont conduit les étranger·es qui ne s’inscrivaient pas dans des circuits de migration officiels, encadrés par les autorités, à éviter les points de contrôle policiers en passant par des chemins de montagne plus ardus (Hanus, 2012). Depuis l’entrée en vigueur des accords de Schengen en 1993, les travailleur·euses italien·nes circulent librement entre l’Italie et la France. Mais à mesure que les discours politiques et médiatiques ont construit des figures hostiles de « migrant·es » venu·es du Sud ou de l’Est de la Méditerranée, les garde-frontières ont été encouragés à cibler dans leur contrôle les personnes suspectées de « risque migratoire » (Hanus, 2012). Selon C. Del Biaggio (Libération, 14/12/2017), le contrôle accru aux frontières intérieures de l’espace Schengen depuis 2011 a créé dans les Alpes le même processus de « politisation » de l’espace naturel qu’en Méditerranée. (...)
2Durant l’hiver 2016-2017, la région du Briançonnais (Hautes-Alpes, France) est devenue une voie de passage importante pour des personnes en majorité originaires d’Afrique sub-saharienne qui cherchaient à émigrer de l’Italie vers la France. La plupart d’entre elles se rendaient en France pour demander l’asile ou une protection en tant que mineur·es. Légalement, elles auraient dû être autorisées à rejoindre une ville pour faire valoir leur demande de protection1. Elles étaient cependant contraintes de franchir la frontière en évitant les contrôles policiers parce que la Police Aux Frontières (PAF) leur refusait l’entrée sur le territoire (...)
3En effet, dès juin 2017, l’État français a déployé des moyens policiers exceptionnels, grâce aux renforts de la gendarmerie mobile et de l’armée, pour assurer le blocage des personnes en migration à la frontière du Briançonnais. Les contrôles policiers se sont étendus bien au-delà de la zone prévue dans la législation3, formant une « zone-frontière » sur l’espace montagneux compris entre le col de l’Échelle, Montgenèvre et Briançon – et même en aval de Briançon, sur la route de Gap, comme le démontre la carte des pratiques policières mobiles visant à empêcher les traversées migratoires et qui ont transformé la montagne briançonnaise en « zone-frontière » (...)
4Suite à l’élaboration de ce dispositif de contrôle, entre mai 2018 et mai 2019, quatre personnes d’origine africaine ont trouvé la mort, deux autres ont disparu, et trois ont été gravement accidentées en tentant de traverser cette zone-frontière montagneuse (Tous Migrants, mai 2019). L’association briançonnaise Tous Migrants (2019) comptabilise, en 2018, 2104 consultations médicales de personnes présentant des séquelles physiques (gelures, chocs, blessures, membres cassés, etc.) ou psychologiques sérieuses de leur traversée de la frontière. Selon l’association, des centaines d’interventions ont pu être évitées grâce à la mobilisation solidaire d’habitant·es qui ont sillonné la montagne toutes les nuits pour venir en aide aux personnes étrangères mises en danger par la présence policière. Or, cette même montagne frontalière est traversée quotidiennement par des touristes et des habitant·es qui ne courent aucun danger. (...)
5Lors de mon terrain d’enquête, en 2018 et 2019, les pratiques policières mises en œuvre étaient principalement mobiles : il s’agissait de rondes et de traques. Les rondes balisaient le territoire en y manifestant une présence policière ubiquiste. Les traques ciblaient les populations sur lesquelles opérer un contrôle d’identité, procédant en deux temps : l’identification de la personne « suspecte », puis la poursuite de cette personne pour la saisir. Les contrôles d’identité à la frontière concernaient uniquement les individus identifiés a priori par le regard policier comme des potentiel·les « migrant·es clandestin·es ». Le ciblage racial des individus par les forces de l’ordre n’est pas nécessairement idéologique : il peut s’expliquer par un simple « racialisme pragmatique » (Fassin, 2010) dont le but serait d’augmenter le « rendement » des contrôles. En revanche, du point de vue des personnes qui subissent les contrôles, ces pratiques discrétionnaires étaient vécues comme une discrimination raciale, voire raciste (...)
Cela révèle que, « plutôt que le maintien de l’ordre public, c’est finalement la reproduction de l’ordre social que la présence des patrouilles policières assure. Autrement dit, une manière de rappeler à chacun sa place, et notamment sa place face à l’État et à celles et ceux chargé·es de mettre en œuvre sa politique répressive » (Fassin, 2010, p. 113). (...)
6J’analyse la récurrence des traques policières à la frontière à partir de la théorie développée par Chamayou (2010) de la « chasse aux humains », une technologie du pouvoir qui réaffirme un rapport de domination déjà existant. Au lieu de prendre la forme d’un affrontement entre deux parties égales, le rapport de force est marqué par une radicale asymétrie des armes et l’ennemi n’est pas reconnu comme un égal, mais comme une proie. (...)
7Ainsi, les traques policières des personnes migrantes dans la zone-frontière du Briançonnais révèlent le fait que les frontières contemporaines produisent des catégories sociales et raciales en interdisant à certains groupes sociaux le droit de se déplacer ou d’exister dans l’espace, et en les exposant à la violence de cet espace. Mon analyse s’inscrit dans le champ des border studies, qui, depuis les années 1990, dénaturalisent l’existence des frontières nationales en s’intéressant au processus de construction de la frontière (bordering). Celle-ci est comprise comme dispositif de contrôle des flux, mais aussi comme création de catégories sociales hiérarchisées entre les groupes sociaux (ordering), en produisant l’altérisation (othering) et l’exclusion sociale et spatiale des groupes dominés (Van Houtum, Van Naersen, 2001). Gardée par des agent·es de police qui sont chargé·es en d’autres lieux du « maintien de l’ordre » public, la frontière assure également le maintien d’un « ordre » politique et social : elle légitime les catégories nécessaires à l’exercice du pouvoir (...)
8Tout d’abord, je détaillerai les pratiques par lesquelles les agent·es du contrôle aux frontières ciblent les individu·es à arrêter, puis je montrerai que ce ciblage se fonde sur des catégories sociales et raciales dont il participe à reproduire l’ordre hiérarchique. Je montrerai ensuite que les traques policières produisent de la violence symbolique et physique à l’encontre des personnes migrantes, mais également la disparition de ces personnes de l’espace public.
9Cette recherche se fonde sur une enquête de terrain d’un an et demi dans le Briançonnais et Val de Suse, où je suis arrivée en mars 2018 pour mes recherches de mémoire de master (ENS de Lyon). Durant un an et demi, j’ai effectué une participation observante (Soulé, 2007) au sein du mouvement de solidarité franco-italien auprès des personnes exilées, ce qui m’a permis d’observer en temps réel le dispositif policier et ses effets sur les personnes migrantes. (...)
10Au cours de mon enquête, j’ai rencontré différent·es touristes qui fréquentaient le village de Montgenèvre : ces personnes ne savaient même pas que la frontière était contrôlée, car celle-ci leur était invisible. (...)