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La gauche barbecue de Fabien Roussel, une idée fumeuse
Article mis en ligne le 15 février 2022

Fabien Roussel a du flair, sinon du goût. En enfourchant le cheval de la bonne chère à la française, il a donné un sursaut à sa campagne et s’est distingué de ses concurrents de gauche, dépeints comme de tristes mangeurs de soja. Cadet Rousselle avait trois maisons, Fabien Roussel, lui, a trois ingrédients : un bon vin, une bonne viande, un bon fromage ! Quoi de plus revigorant dans le climat anxiogène nourri par la pandémie que d’invoquer la bonne chère !

Dénonçant sans le nommer le candidat insoumis qui voudrait rendre « plus cher tout ce qui est gras, salé et sucré », il se fait le défenseur de ce qui est bon pour le bon peuple : « Ah ! les gueux », s’exclame-t-il non sans démagogie. Roussel fait de la trilogie vin-viande-fromage, battue en brèche par la culture végane, la bannière tricolore d’une reconquête culturelle aux parfums de province. « Finie la coppa ! Finie la panisse à Marseille ! Finies les frites dans le Nord ! Terminé ! Mais on va manger quoi ? Du tofu et du soja ! »

José Bové avait fait du roquefort une arme politique dans sa guerre contre les géants de la malbouffe. Roussel va plus loin. Il politise les protéines. Il fait du cholestérol une arme de guerre culturelle. Il nationalise la boucherie. Il parle au ventre national. (...)

Identité nationale

L’écologiste Sandrine Rousseau a eu beau jeu de rappeler que le couscous était le plat préféré des Français. C’était oublier la dimension quasi mythologique de la viande dans l’imaginaire national, très bien pointé par Roland Barthes dans ses Mythologies : (...)

Le candidat communiste a gagné en visibilité. Auprès de qui ? C’est là que le bât blesse.

Les médias se sont empressés de faire prospérer la polémique, trop contents de monter en épingle l’opposition entre une gauche écologiste et végétarienne, et une gauche populaire et carnivore. La gauche Rousseau contre la gauche Roussel, en somme !

L’avantage gagné dans les sondages reste modeste pour le moment (1 point en plus selon le dernier sondage Ipsos) mais le candidat communiste a gagné en visibilité. Auprès de qui ? C’est là que le bât blesse. (...)

Car l’enjeu dépasse les goûts et les couleurs, ainsi que la compétition électorale. La viande est un marqueur identitaire. Elle est invoquée non pas seulement pour ses qualités gustatives ou son stock de protéines, elle véhicule des représentations identitaires. La discussion ne porte pas sur le menu, mais sur la manière dont nous nous identifions, comme individus et comme nation. C’est d’une guerre culturelle dont il s’agit. Et dans cette guerre, Fabien Roussel se trouve manifestement en mauvaise compagnie. En voici trois exemples : Matteo Salvini, Boris Johnson, Donald Trump. (...)

Salvini et la pizza sur Twitter, Salvini et la pasta sur Facebook, Salvini et le saucisson sur Instagram. Salvini, un homme du peuple, qui mange comme le peuple et qui n’a pas peur de grossir comme le peuple !

Au Royaume-Uni, c’est le gâteau qui est devenu synonyme d’indépendance nationale au cours de la campagne pour le Brexit. (...)

Aux États-Unis, la viande est devenue un enjeu central des luttes politiques et idéologiques entre Républicains et Démocrates. Les t-shirts pro-Trump de la campagne de 2016 affirmaient sans ambages : « C’est l’Amérique. Nous mangeons de la viande. Nous buvons de la bière et nous parlons un putain d’anglais. »
Les États-Unis en pleine guerre de la viande

Fox News s’est récemment illustré dans cette guerre de la viande en prétendant que Joe Biden avait un plan visant à supprimer 90% de la viande rouge de l’alimentation américaine, ne laissant au consommateur qu’une ration de quatre livres de viande par an, ou un hamburger par mois. (...)

L’information de Fox News était fausse, et la chaîne s’en est excusée, mais cela n’a pas levé l’hypothèse d’une guerre contre la viande menée par « les politiciens déconnectés et les élites hollywoodiennes ». Un rapport de l’Agence de protection de l’environnement de 2019 a noté que l’agriculture était responsable de 10% de toutes les émissions de gaz à effet de serre aux États-Unis.

Le Green New Deal défendu par Alexandria Ocasio-Cortez appelle à une forte réduction de la production animale. Biden a qualifié le plan de « cadre important » sans l’adopter. Une indécision qui encourage la propagande des Républicains, qui se plaignent de la guerre contre la viande menée par les Démocrates.

Le besoin d’affirmer la viande comme signifiant de l’identité masculine s’est accru.

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Il y a trente ans, Carol Adams, militante féministe et activiste pour les droits des animaux. publiait La politique sexuelle de la viande, reliant la consommation de viande aux notions de masculinité et de virilité dans le monde occidental. Depuis, le besoin d’affirmer la viande comme signifiant de l’identité masculine s’est accru. Dans son livre The Pornography of Meat, qui date de 2020, Adams a d’ailleurs recensé des hamburgers portant le nom de violeurs célèbres, comme le burger Harvey Weinstein en Angleterre ou le sandwich Bill Cosby au Pakistan. (...)