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La démagogie sécuritaire vue et analysée par un travailleur social
Jean-Luc Boéro, cadre ASE et Président de la Ligue des Droits de l’Homme, section de St-Nazaire.
Article mis en ligne le 17 septembre 2020
dernière modification le 16 septembre 2020

Le 25 mai dernier, la mort de Georges FLOYD a conduit un vaste mouvement de protestation mondial contre le racisme présent dans la police.

Le 8 juin 2020, Christophe Castaner alors ministre de l’intérieur, sur demande d’Emmanuel Macron, a présenté lors d’une conférence de presse le plan d’amélioration de la déontologie des forces de l’ordre. C’est ainsi qu’il parla de tolérance zéro contre le racisme au sein des forces de la police. Il demanda à ce qu’« une suspension soit systématiquement envisagée pour chaque soupçon avéré d’acte ou de propos racistes » de la part des policiers.

La réaction de syndicats de police fut immédiate, relançant par là-même la politisation inquiétante de ces mêmes syndicats. En déposant leurs menottes à terre devant les commissariats, les policiers ont désavoué les propos de leur ministre. Grégory Joron, secrétaire général délégué d’Unité SGP-FO, après rencontre de Christophe Castaner, s’est même autorisé à dire sur France-Info que le ministre « a fait preuve de remords ou de regrets par rapport à ses propos qu’il n’avait pas mesurés ». Les représentants de la police lui ont dit qu’ils ne lui accordaient plus leur confiance.

Le 6 juillet dernier, le Premier ministre d’alors, Édouard Philippe, remet la démission de son gouvernement. Christophe Castaner est éjecté.
La surenchère des mots

Le 24 juillet, son successeur dans une interview du Figaro, parle « d’ensauvagement ». Ne nous étonnons pas que ce terme ait été remis au goût du jour ces dernières années par les milieux d’extrême droite. Laurent Obertone l’emploie dans son livre « La France Orange-Mécanique » paru en 2013. Il ne faut pas être dupe : si Gérald Darmanin a employé ce terme, c’est pour imprimer sa marque au ministère qu’il vient de reprendre. Cet homme de droite, donne ainsi une identité clairement marquée à son ministère, dans la lignée de son mentor Nicolas Sarkozy.

En employant ce terme d’ensauvagement, l’actuel ministre de l’Intérieur évoque un processus de « décivilisation », renvoie à un sentiment d’une rupture culturelle avec les plus jeunes, les habitants des banlieues, etc. C’est aussi un grand avantage car cela ne désigne personne en particulier, et ne peut pas tomber sous le coup de la loi.

Cette surenchère des mots, de Chevènement à Darmanin, des « sauvageons » à « racaille » puis à « ensauvagement », est une manière de faire écran pour éviter de parler des sujets très complexes et comme le dit Mariette Darrigrand, « à quoi ressemblera la prochaine surenchère ? A l’horizon, il y a l’animalité, la notion de sous-homme ».
Une hystérisation du débat avec une stratégie mûrement réfléchie.

Le mois d’août 2020 a été marqué par quelques faits divers médiatisés et particulièrement violents et odieux : l’assassinat d’une jeune-fille à Nantes par un pédophile récidiviste, les atrocités commises sur des chevaux, etc.

Fin août, les universités d’été des partis politiques ont commencé à hystériser les plateaux télé.

Le premier septembre 2020, Eric Dupont-Moretti a pointé du doigt « ceux qui en rajoutent en permanence, le discours populiste, la surenchère ». Pour lui, ce vocable a pour effet d’attiser le sentiment d’insécurité.

Marine Le Pen, le 6 septembre, en meeting de rentrée à Fréjus, dit « c’est une véritable barbarie qui s’installe. (...)

De son côté, Emmanuel Macron qui savait très bien ce qu’il faisait en nommant quelqu’un comme Gérald Darmanin à un poste aussi important de ministre de l’intérieur, a refusé de reprendre le mot, en lui préférant « une banalisation de la violence ». Jean Castex a décidé de fermer le ban en assurant qu’il n’y avait « aucune polémique ». Et notre chère Marlène Schiappa dont le secrétariat dépend de la place Beauvau refuse de céder « aux cris d’orfraie d’une partie de la gauche qui cède les yeux et se complait dans la culture de l’excuse ».

Pour Arnaud MERCIER, professeur en communication, le choix du mot a été murement réfléchi. « Je ne peux pas croire que ça n’ait pas fait l’objet d’une discussion au sein de son cabinet. A défaut de faire quelque-chose, c’est d’abord dire quelque-chose ».

Rien de surprenant pour ce spécialiste, « la campagne d’Emmanuel Macron va se jouer à droite. Le risque politique est nul » (...)

Bref, la séquence politique se termine, il n’est plus question de bavures policières, des arrestations brutales, des violences policières.
Une exploitation politique des chiffres de la délinquance

Que cela soit au niveau des indicateurs de la délinquance, des statistiques de victimation conduites par le CNRS, des travaux de Laurent Mucchielli sociologue, la difficulté d’interpréter les chiffres a conduit forcément à une exploitation politique. Selon les indicateurs que l’on choisit, nous n’allons pas avoir les mêmes regards sur ces phénomènes. (...)

Mais revenons à ce qui fait problème dans la police en matière de violences et de racisme car n’oublions pas que c’est cela qui a conduit à l’éviction de Christophe Castaner. Le 27 juillet 2020, un article du site d’information en ligne Streetpress révèle les accusations d’un brigadier-chef au sein du tribunal judiciaire de Paris qui dénonce de graves infractions commises par des fonctionnaires de police à l’encontre des personnes retenues avant et après leur comparution. Ces dénonciations ont fait l’objet de plusieurs rapports émanant de ce brigadier-chef et transmis à sa hiérarchie. Ces rapports mentionnent des humiliations, des injures à caractère raciste et homophobe, des privations de nourriture et d’eau ou encore d’accès à une consultation médicale pour plusieurs personnes déférées.

Valentin Gendrot vient d’éditer un livre intitulé « Flic ». Jacques Trémintin nous dit dans une chronique parue le 7 septembre dans Lien Social que ce livre évoque « les arrestations brutales provoquant la mort de la personne interpellée, discours racistes banalisés, violences récurrentes, arbitraire dans l’usage de l’autorité, mensonges et dissimulation dans les témoignages, provocations et humiliations régulières, instrumentalisation de la justice pour faire condamner les victimes de bavure, etc ». … Pour Jacques Trémintin, ce livre « risque malheureusement d’avoir peu d’effets, tant les témoignages s’accumulent, sans que rien ne change ».

La Ligue des Droits de l’Homme (LDH), ainsi que d’autres organisations comme le Syndicat des Avocats de France, le Syndicat de la Magistrature, réclament aussi la création d’une commission indépendante placée sous l’autorité de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme. Cette demande est reprise aussi par le défenseur des droits. Cette demande constitue une base pour engager une réforme profonde de la police, de ses missions, de ses méthodes et de son contrôle.

A la LDH, nous rappelons aux pouvoirs publics qu’ils doivent respecter et faire respecter les droits fondamentaux en manifestant le courage de la sanction. (...)

Peut-on parler de violences policières en France ?

Entre 2018 et 2019, notre pays a été traversé par de larges manifestations. (...)

Le 6 mars 2019, la Haut-Commissaire aux Droits de l’Homme de l’ONU, Michèle BACHELET, a appelé les autorités françaises à enquêter sur les violences policières commises pendant les manifestations des gilets jaunes depuis mi-novembre 2018. Nous attendons toujours le résultat des 162 enquêtes judiciaires ouvertes.

Le Conseil de l’Europe a solennellement appelé la France à suspendre l’usage du LBD dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre.

Aujourd’hui, il est plus facile de parler des violences policières aux Etats-Unis qu’en France. Le film « Un pays qui se tient sage » de David Dufresne sortira en salle le 30 septembre. Ce film nous interroge sur ce qu’est l’État, ce qu’est la violence légitime, mais aussi ce qu’est ce monopole et quelles en sont les limites.

Toujours dans le cadre des rodomontades sécuritaires, la LDH ainsi qu’un collectif regroupant le Syndicat de la Magistrature, le Syndicat des Avocats de France, Aides, Médecins du Monde, SOS addictions, etc. a fait paraitre un communiqué concernant la décision d’amende forfaitaire pour l’usage de drogues. « Nos organisations s’opposent à nouveau avec force à ce dispositif, nouvel avatar d’une posture de guerre à la drogue, dont l’échec est depuis longtemps consommé ». (...)

Le 6 mars 2019, la Haut-Commissaire aux Droits de l’Homme de l’ONU, Michèle BACHELET, a appelé les autorités françaises à enquêter sur les violences policières commises pendant les manifestations des gilets jaunes depuis mi-novembre 2018. Nous attendons toujours le résultat des 162 enquêtes judiciaires ouvertes.

Le Conseil de l’Europe a solennellement appelé la France à suspendre l’usage du LBD dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre.

Aujourd’hui, il est plus facile de parler des violences policières aux Etats-Unis qu’en France. Le film « Un pays qui se tient sage » de David Dufresne sortira en salle le 30 septembre. Ce film nous interroge sur ce qu’est l’État, ce qu’est la violence légitime, mais aussi ce qu’est ce monopole et quelles en sont les limites.

Toujours dans le cadre des rodomontades sécuritaires, la LDH ainsi qu’un collectif regroupant le Syndicat de la Magistrature, le Syndicat des Avocats de France, Aides, Médecins du Monde, SOS addictions, etc. a fait paraitre un communiqué concernant la décision d’amende forfaitaire pour l’usage de drogues. « Nos organisations s’opposent à nouveau avec force à ce dispositif, nouvel avatar d’une posture de guerre à la drogue, dont l’échec est depuis longtemps consommé ». (...)

Oui, dénonçons l’exploitation politicienne des problématiques sociétales, faisons connaître les réalités de violences pour les familles et les enfants qui ne sont pas traitées à la hauteur de ce qu’elles devraient être et refusons le lexique qui réduit les auteurs des violences visibles et bruyantes à des sous-hommes ! Et demandons aux « Darmanin et consorts » de nous dire comment nous devons appeler les Gafa, leur conseil de surveillance et leurs patrons qui utilisent l’optimisation fiscale, les paradis fiscaux,etc.. pour ne pas payer leur juste contribution aux traitement des problématiques sociétales !

Les plus précaires se sentiraient certainement plus inclus et compris s’ils voyaient que nos hommes politiques menaient réellement des combats pour affronter la réalité de ces problématiques complexes qui nécessitent évidemment des moyens conséquents tant en matière de justice, de police, de prévention, de protection des plus vulnérables et de respect de la dignité et des droits humains.
« Jouer avec le feu ne règle en rien la réalité de nos concitoyens » (...)

Nous avons du pain sur la planche pour rendre notre société plus fraternelle et moins violente. Il ne faut pas s’étonner que le populisme ait de beaux jours devant lui lorsqu’il ne s’agit que d’exploiter les problématiques de délinquance et de criminalité plutôt que de les affronter dans leurs causes sociales, éducatives, psychologiques, culturelles, environnementales, territoriales, judiciaires et policières.