À sept mois de la prochaine élection présidentielle, la campagne est entrée dans ce qu’on pourrait appeler une phase « déambulatoire ». Les candidats se succèdent sur nos écrans, d’un pas vif, comme dans un défilé de mode, dont la seule raison d’être semble d’apparaître un instant avant de retourner backstage, là où les choses réelles se passent, inaccessibles aux simples mortels. Difficile de leur arracher un sourire, à l’instar des mannequins professionnels, les candidats arborent des têtes d’enterrement en accord avec l’humeur des Français en cette rentrée 2021. Tendance Covid-19, mood « variant Delta ».
Il y a ceux qui sont déjà déclarés (Le Pen, Roussel, Mélenchon) ou sur le point de le faire (Hidalgo, Macron, Zemmour), ceux qui étaient annoncés puis qui ont renoncé (Retailleau, Wauquiez), ceux qui sont candidats à la primaire de Les Républicains, elle-même encore virtuelle (Pécresse, Lagarde, Barnier, Juvin, Ciotti), ou effective, celle des écolos (Rousseau, Jadot, Piolle, Batho, Governatori), ou encore ceux qui, habités par une forme de destin gaullien, se sont mis en marche tout seuls à la rencontre de leur peuple (Bertrand, Montebourg)… Autant de destins présidentiels autoproclamés et qui aspirent à un accomplissement. Chacun voit le « kairos » à sa porte mais celui-ci n’est pas toujours au rendez-vous. Il faut être « en situation » selon l’expression consacrée et tout candidat se doit de se poser la question en se rasant le matin : « Suis-je en situation ? »
Il y a ceux qui sont arrivés trop tôt au risque de voir leur espoir se faner prématurément. Ceux qui sont arrivés trop tard pour revendiquer une place dans les sondages. Ceux qui reviennent à chaque élection (...)
L’éloquence de la démarche
Avant même d’être présidentiables, les candidats doivent se montrer crédibles, c’est-à-dire paradoxalement à la hauteur du discrédit général. On dirait qu’on a augmenté leur nombre pour l’ajuster au niveau du soupçon national. Ils ne seront jamais trop nombreux pour gérer toute cette peine. Ils sont justiciables du mécontentement.
C’est une étrange passion qui anime la campagne, non plus le crédit qu’on accorde aux institutions démocratiques mais le manque de foi dans ces mêmes institutions. Les candidats ne sont pas porteurs d’un programme ou d’une idéologie mais, comme le Christ au Golgotha, de tous les péchés du monde. Ils ne cherchent pas à attirer la confiance des électeurs, mais à prendre sur leurs épaules la croix du discrédit. Ils ont le visage résolument fermé de ceux qui portent sur eux comme la sueur de la mort, le soupçon qui a envahi le monde. (...)
Celui-ci compense sa petite taille en brassant l’air avec ses bras, ce qui le fait ressembler à un rameur plutôt qu’à un marcheur. Tel autre soucieux de se donner une stature d’homme d’État s’avance pesamment, les épaules en cintre, le pas hésitant. Il rappelle un prélat, pas un prince. Un autre, ayant maigri trop vite, semble flotter dans ses habits trop grands, un coup de vent risque de l’emporter.
Balzac s’émerveillait de la « prodigieuse éloquence de la démarche ». « Tout mouvement saccadé trahit un vice, ou une mauvaise éducation. Croyez-vous que l’homme dont l’apparition calmait le peuple en fureur arrivait devant la sédition en sautillant ? » La leçon vaut pour Emmanuel Macron. (...)
Nous sommes entrés dans une ère de chaos et de chocs qui laisse peu de place à la délibération démocratique, aux récits collectifs et même tout simplement au langage.
Les fantômes de la politique
Les programmes des partis sont sacrifiés au casting des candidats. Les débats de fond voués à se dissoudre dans les polémiques stériles sur l’islam et l’immigration. Les GAFAM et leur usage des big data amplifient cette dégradation démocratique en soumettant l’agora à l’algorithme et la délibération à la prédiction ; ils créent ainsi un vortex médiatique qui engloutit la conversation nationale qui est la raison d’être du politique.
La campagne qui s’annonce ne fera pas exception. Prime ira au complotisme et aux outrances en tous genres à la Zemmour, sans compter les clowneries pittoresques d’un président en mal de crédibilité qui n’hésite pas à mêler dans une même intervention, la mémoire d’un enseignant égorgé par un fanatique, les soucis de la rentrée des classes et un clin d’œil appuyé aux humoristes McFly et Carlito.
Difficile de trouver un fil narratif dans cette bouillie informe. (...)
C’est une campagne informe. Une nuit agitée de fantômes. Elle ne vise plus qu’à contrôler la surenchère des spectres.