Ils viennent tout juste de sortir de l’usine. Chaudronniers, chauffeurs, électriciens, ouvriers travaillant pour les chantiers, Airbus, Total ou leurs sous-traitants. Il est 11 h 30 et c’est l’heure de prendre le « casse-croûte » dans les petits commerces du centre de Donges, en Loire-Atlantique. Le 20 juin, 74,37 % d’entre eux ont boudé les urnes. Si certains ont zappé le rendez-vous électoral pour profiter de leur famille, la très grande majorité a fait un choix délibéré.
« Ils vivent dans leur bulle quand nous, on est dans la merde »
Hors de question de voter pour ceux « qui vivent dans leur bulle quand nous, en bas, on est dans la merde », explique Djibril (1). Après la dernière présidentielle, où il a voté pour empêcher Marine Le Pen d’accéder à l’Élysée, il a décidé de « s’arrêter là ». L’ouvrier de Total est désabusé, plus que déçu. À 31 ans, il reste persuadé que n’importe quel politique est déconnecté. « Jamais on les voit dans nos usines, sauf si elles sont condamnées. Ils restent le cul dans leurs bureaux, à passer des heures en réunion plutôt que de comprendre comment on vit. »
« Les mensonges, les magouilleurs, les copinages… »
Cette perte de confiance semble s’être décuplée avec les affaires. « Les mensonges, les magouilleurs, les copinages… » liste un soudeur de 51 ans achetant un sandwich. Les affaires Fillon, Sarkozy… ont eu raison de la citoyenneté de Renaud. « De toute façon, que je vote ou pas, ils seront tout de même élus. Et nous, nous continuerons à subir et à payer. » Il pointe notamment la probable future réforme des retraites : « J’ai fait ma simulation, je devrais partir à 61 ans et 11 mois, et là on nous parle de 64 ans. » Dépité, l’ouvrier n’est pourtant pas prêt à se battre, persuadé que c’est déjà perdu. « Cette année, raconte-t-il , on a fait grève pour garder notre treizième mois. » En vain. « Nous ne sommes que des dindons de la vie. »
« On a d’autres soucis et on a envie de souffler »
Laurent, lui, a juste « oublié ». D’habitude, il va tout le temps voter à gauche. « Vous savez, on a d’autres soucis et on a envie de souffler. » Jacques avait lui aussi d’autres occupations. Ce cinquantenaire vient de changer de maison, il y effectue des travaux. « Le changement d’adresse, je ne m’en suis pas occupé, j’ai été pris par le temps. » Mais ce déçu du sarkozysme rectifiera le tir. Et compte bien voter pour « Marine » en 2022.
« Je trouve que la politique, ce n’est pas très intéressant »
À 27 ans, Jérémie, qui n’avait jamais zappé une élection, même si c’était pour voter blanc, « n’a pas eu envie ». « Faut dire qu’on n’a pas eu d’informations. Et puis, de plus en plus, je trouve que la politique, ce n’est pas très intéressant. C’est toujours pareil, quoi que je vote. Rien ne change. Au deuxième tour, on n’a que deux choix : la peste et le choléra. » (...)
« On a raté le coche », reconnaît Alex, inquiet du niveau de l’abstention. « J’ai culpabilisé et, en même temps, on n’est pas assez impliqués dans ces élections, je n’étais pas suffisamment au courant pour faire un choix », détaille-t-il. Simon, 23 ans, étudiant en cinéma, ne s’abstient pas habituellement. Mais, cette fois-ci, il avoue n’avoir eu ni le temps de suivre la campagne, ni celui de voter, très pris par les cours et les partiels. « Limite si j’ai appris qu’il y avait des élections quand c’était passé », dit-il. Reste que, après sa journée de travail étudiant, il préfère utiliser son temps « pour penser à autre chose qu’à la politique ». (...)
Dans la tranche d’âge supérieure, certains voient dans l’abstention des jeunes des raisons beaucoup plus politiques. « Je n’ai pas l’impression que les plus jeunes sont désinvestis. Au contraire, mais ils le sont dans des associations, dans des causes particulières. C’est juste qu’ils ne se retrouvent pas dans la politique et qu’ils n’ont pas l’impression que le vote fera changer les choses », analyse Emmanuel, 37 ans, qui affirme se rendre aux urnes « par devoir » et non par « adhésion ».
« Il faut que les partis se remettent en question »
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« Ça ne va rien changer à mon quotidien. » À Bobigny, cette phrase revient souvent dans la bouche des habitants. Les promesses non tenues, les discours contradictoires, l’aggravation des conditions de vie ont amoindri la confiance. (...)
« Je suis dégoûtée par ce système politique : on vote et rien ne change pour les gens comme nous. Depuis des années, ma mère vit dans un appartement d’une cité de Bobigny, il y a des souris dans son appartement. On a beau alerter, rien ne bouge. Ça ne motive pas à aller voter et à écouter leurs discours. »