Après l’explosion dévastatrice qui a tué mardi au moins 154 personnes, les Libanais s’emparent aujourd’hui de la rue pour exprimer leur colère face à une classe politique plus contestée que jamais. Enseignant-chercheur à l’Université américaine de Beyrouth, le politiste Jamil Mouawad reste prudent quant aux chances de voir émerger une alternative politique après ce drame. (...)
Quatre jours après l’explosion dans le port de Beyrouth qui a causé la mort d’au moins 154 personnes et fait 5 000 blessés, la colère des Libanais ne faiblit pas. Ce samedi après-midi, une manifestation s’est déroulée à Beyrouth (forte de milliers de participants et parsemée de confrontations avec les forces de l’ordre) pour demander des comptes à la classe politique. Face à la pression de la rue, le premier ministre Hassane Diab a annoncé qu’il allait proposer des élections anticipées. (...)
Dimanche, une visioconférence des donateurs en soutien au Liban aura lieu. Elle sera co-organisée par l’ONU et la France. Ce drame advient alors que le pays traverse une crise financière et sociale sans précédent (lire notre article) et après des mois de manifestations qui n’ont pas trouvé de débouchés politiques.
Le politiste Jamil Mouawad, enseignant-chercheur à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), a largement étudié les systèmes politiques libanais et les rapports entre la société et l’État. Il a aussi été un observateur des débats et mobilisations qui ont émané de la première manifestation d’ampleur contre le gouvernement du 17 octobre 2019. Selon lui, si l’opposition civile ne parvient pas à s’organiser et à convaincre l’opinion publique de choisir l’alternative qu’ils pourraient incarner, la classe politique pourrait reprendre le contrôle de la situation. Jamil Mouawad se montre également très critique vis-à-vis de la visite d’Emmanuel Macron, jeudi dernier, à Beyrouth.
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les citoyens ont perdu confiance en cet État, en ce gouvernement, et aujourd’hui ce sont les citoyens qui prennent en charge la réponse à cette crise. Aujourd’hui, à Beyrouth, ce sont principalement des volontaires, des citoyens, des associations civiles qui nettoient les rues et offrent l’aide humanitaire d’urgence. (...)
Ce qu’il se passe à l’échelle de l’explosion est inédit mais, en termes de réponse de crise, le comportement des politiciens reste le même. Ils s’exonèrent de tout et les citoyens s’organisent. La réponse est très décentralisée, chacun prend la parole individuellement, donc personne ne sait qui est comptable de ce qui arrive.
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C’est un tournant dans l’histoire récente du Liban, il y aura un avant et un après 4 août mais il est trop tôt pour savoir si les groupes indépendants, les groupes de la révolution vont s’organiser et se présenter comme une alternative sérieuse. Ceux qui sont très organisés avec un programme écrit et clair ne sont pas parvenus à convaincre le citoyen lambda. Il y a toujours cette rupture entre cette alternative-là et l’opinion publique.
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Pour représenter une alternative à ce système, il faut dire ce qu’on veut. Est-ce qu’on veut toujours un système capitaliste libéral ? Est-ce qu’on veut plus de justice sociale ? Et comment réformer ce système ? Ils n’ont pas ce débat-là. Ils disent que toute la classe politique est corrompue, qu’il faut en changer mais ils ne discutent pas des questions de fond.
Se porter candidat aux élections, c’est tout à fait légitime mais c’est une question de pouvoir, pas une question de société. Il faut penser, en premier lieu, à un nouveau contrat social.
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Là, ces initiatives pour nettoyer les rues, c’est excellent, mais est-ce qu’ils peuvent s’organiser politiquement après ? Je ne le pense pas. (...)
Pour représenter une alternative à ce système, il faut dire ce qu’on veut. Est-ce qu’on veut toujours un système capitaliste libéral ? Est-ce qu’on veut plus de justice sociale ? Et comment réformer ce système ? Ils n’ont pas ce débat-là. Ils disent que toute la classe politique est corrompue, qu’il faut en changer mais ils ne discutent pas des questions de fond.
Se porter candidat aux élections, c’est tout à fait légitime mais c’est une question de pouvoir, pas une question de société. Il faut penser, en premier lieu, à un nouveau contrat social.
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Comment avez-vous observé la visite d’Emmanuel Macron à Beyrouth au lendemain du drame et qu’est-ce que ça signifie pour la France ?
C’est une visite très opportune parce qu’elle semble débloquer les sanctions internationales qui affectent le Liban depuis cinq ou six mois. Donc cela remet le Liban à l’agenda international et peut-être cela aboutira-il à sortir du blocage que connaît le pays avec la crise financière et économique.
Emmanuel Macron essaie de ne pas perdre en capacité d’influence au Liban après le revers de la France en Syrie. Il essaie d’avoir un pied-à-terre au Moyen-Orient, surtout au Levant, et le Liban est un territoire privilégié depuis toujours. Dans la région, la politique étrangère française a tout perdu face à l’hégémonie américaine, iranienne et turque… L’ancrage francophone est le tremplin privilégié de la France depuis toujours, car il représente une hégémonie culturelle, coloniale.
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La visite d’Emmanuel Macron s’est passée dans un quartier chrétien où l’architecture est coloniale. (...)
Dans ce quartier-là, les gens ont échangé avec lui dans un français impeccable. Il a aussi donné sa conférence de presse en français, tous les journalistes qui étaient présents lui ont posé des questions en français, jamais en arabe. La diffusion de cette conférence était en français et il n’y avait pas de traduction directe en arabe.
Cela représente les intérêts de la France de préserver un Liban francophone. Ce n’est pas uniquement une question d’aides humanitaires, de réformes. C’est un soutien à un Liban imaginaire qui se veut un Liban à l’européenne. C’est pour cela qu’une partie de sa conférence de presse était centrée sur la culture et l’aide aux écoles francophones et universitaires.
Il y a quelques mois, la France laïque a offert 15 millions de dollars aux écoles francophones du Liban qui sont très majoritairement chrétiennes mais n’a pas financé l’école publique. Il ne s’agit pas seulement de la politique d’Emmanuel Macron mais de la représentation du Liban par rapport à la France mais aussi par rapport à l’Europe.
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Là, ils viennent avec de l’argent, non pas pour l’école publique, mais pour les écoles francophones. Cela crée un clivage entre les francophones et ceux qui ne parlent pas le français, et c’est aussi un clivage de classe. Donc dire que la France est là pour aider les Libanais et les institutions publiques libanaises, ça ne tient pas pour moi. Ce n’est pas aussi simple que cela. Si on parle d’un État public, il faut qu’il soit au service de tous les Libanais.
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Parce qu’une partie des Libanais sont très fatigués, ils ont la nostalgie du mandat français. C’est pourtant un mandat qui a mis en place des infrastructures pour servir l’économie française mandataire et pas les Libanais. (...)
On a une mémoire très sélective par rapport à ce mandat. D’ailleurs, on l’appelle toujours « mandat » et on ne prononce jamais le mot « colonialisme » parce qu’il y a toujours cette construction qui entretient une vision culturelle du mandat alors que le Liban était sous la gouvernance des Français. (...)
Emmanuel Macron sera en partie responsable des schismes qui vont se mettre en place dans les mois à venir.