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Revolution Permanente
Interview. Thomas Deltombe et l’islam imaginaire des médias français
Thomas Deltombe, journaliste et essayiste, collabore avec Le Monde diplomatique et les éditions La Découverte.…
Article mis en ligne le 17 novembre 2020
dernière modification le 16 novembre 2020

L’offensive islamophobe du gouvernement et des médias est au centre du débat public depuis l’assassinat de Samuel Paty et de l’attentat de Nice. Mais l’islamophobie en France remonte à bien plus loin et n’est pas nouvelle dans les médias. Thomas Deltombe, éditeur et auteur de L’islam imaginaire, la construction mé-diatique de l’islamophobie en France, 1975-2005 aux éditions La Découverte, a analysé la construction de l’image médiatique des musulmans en France et les ressorts de l’islamophobie présents dans les médias depuis les années 1970 qui ont progressivement façonné le « problème musulman » en France.

(...) Thomas Deltombe : Le livre s’intéresse à la façon dont les médias, en particulier la télévision, ont traité des questions liées à l’islam entre les années 1970 et les années 2000. Pour ce faire, je suis parti d’une remarque de Pierre Bourdieu qui expliquait dans son livre Sur la télévision (Liber, 1996) que « le monde de l’image est dominé par les mots ». Pour illustrer cette affirmation, il citait en exemple le lexique lié à la religion musulmane. « Les mots peuvent faire des ravages : islam, islamique, islamiste – le foulard est-il islamique ou islamiste ? Et s’il s’agissait d’un fichu, sans plus ? Il m’arrive d’avoir envie de reprendre chaque mot des présentateurs qui parlent souvent à la légère sans avoir la moindre idée de la difficulté et de la gravité de ce qu’ils évoquent ».

C’est donc ce que j’ai décidé de faire. J’ai visionné et analysé des milliers d’émissions et de journaux télévisés. Et j’ai constaté que le découpage sémantique de la réalité a beaucoup évolué au cours des quarante dernières années.

Un premier moment de bascule intervient au tournant des années 1980. Dans les années 1970, les médias s’intéressent peu à l’islam. Quand ils en parlent, c’est en arrière plan de deux thématiques qui prennent une importance croissante dans le contexte de crise économique et de chômage de masse : la place des travailleurs étrangers et la flambée du racisme français. C’est uniquement dans ce contexte que les journalistes évoquent l’islam, décrit par conséquent soit comme la religion de travailleurs en souffrance, soit comme la cible des « Dupond Lajoie » [1] nostalgiques de l’Algérie française. (...)

Dans les années 1980, les choses évoluent assez radicalement. Dans l’actualité internationale, la révolution iranienne, rapidement réduite à sa dimension religieuse, met, comme vous dites, « l’islam sur le devant de la scène ». On voit apparaître un nouveau vocabulaire (« fanatisme », « intégrisme ») et des images qui rappellent les fantasmes hérités de l’âge des croisades. (...)

Cette grille de lecture orientaliste interfère avec les évolutions structurelles de la société française, conséquences entre autres des politiques, initiées dans la décennie précédente, interdisant les migrations de travail et facilitant le regroupement familial. Les travailleurs étrangers disparaissent des écrans de télévision : les journalistes s’intéressent désormais à leurs femmes et à leurs enfants. A la question « sociale » se substituent les thématiques « culturelles ». Les obsessions identitaires des élites se réveillent et favorisent la montée de l’extrême droite. (...)

Les journalistes se passionnent pour ce qu’ils appellent la « deuxième génération d’immigrés » née en France. La nationalité ne distinguant plus ces soi-disant « immigrés » (qui n’en sont pas) des autres Français, l’islam devient imperceptiblement la nouvelle frontière symbolique entre « eux » et « nous ».

La décennie 1980 se termine avec l’arrivée du concept jusque-là inconnu de « communauté musulmane », dans le sillage de l’affaire des Versets sataniques (février-mars 1989) [2], et avec la médiatisation délirante des « tchadors » de trois collégiennes de Creil (octobre-novembre 1989). Les « beurs », comme on les appelle, sont désormais sommés de choisir entre l’« intégration » et l’« intégrisme ». Dilemme qui ressemble fort à un chantage puisque les médias donnent une définition ultra-restrictive de l’« intégration », proche de l’assimilation culturelle totale, et oublient d’en donner une à l’« intégrisme », qui tend par conséquent à englober la religion musulmane tout entière. On retrouve ici les vieux schémas orientalistes et coloniaux : l’islam serait une religion par essence fanatique. (...)

La chute du Mur de Berlin (1989) et la guerre du Golfe (1990-1991) favorisent les lectures orientalistes de l’actualité internationale. À l’affrontement politique entre l’Est et Ouest se substitue une fracture imaginaire mettant en opposition l’« Islam » et l’« Occident ». Au moment de la guerre du Golfe, Charles Villeneuve (TF1) annonce : « C’est la guerre du monde civilisé contre les Arabes ! »

La radicalisation de la médiatisation de l’« islam » à cette période n’est pas seulement due à l’actualité internationale. Elle s’explique aussi par la privatisation du paysage audiovisuel français, qui enflamme ce qu’on appelle à l’époque la « guerre des chaînes ». (...)

les chaînes privées ne sont pas les seules à se vautrer dans le sensationnalisme. France 2, qui s’appelle alors Antenne 2, a été le moteur principal de l’emballement télévisuel autour des « tchadors » de Creil en octobre 1989. (...)

L’émission La Marche du Siècle, animée sur France 3 par Jean-Marie Cavada, a été épinglée en 1994 pour avoir ajouté à la palette graphique de fausses barbes sur des images déjà diffusées l’année précédente dans une autre émission : des « beurs de banlieue » avaient ainsi été convertis, d’un coup de baguette magique, en « dangereux intégristes ». (...)

Il faut ici s’intéresser à la notion d’« islamisme », qui s’impose précisément dans le courant des années 1990. Ce terme, d’abord utilisé dans les années 1980 par des politologues pour désigner les groupes politiques qui se revendiquent de la religion musulmane, est recyclé dans la décennie suivante par les médias, mais dans un sens beaucoup plus flou. Dans ce processus, le terme « islamisme » devient un mot-valise, un trompe-l’œil sémantique, que tout le monde prétend comprendre mais que personne ne définit précisément. La récente interview de Jean Castex sur TF1 est un exemple entre des millions de ce problème. « Un ennemi a déclaré la guerre à la France, nous annonce-t-il martialement. Cet ennemi est nommément désigné et connu. Il s’appelle l’islamisme politique et radical. » Bien. Mais, au-delà des mots, qui est cet ennemi en réalité ? Jusqu’où va le « politique » ? Que veut dire « radical » ? Et surtout : comment distingue-t-on un « islamiste » d’un « terroriste »… ou d’un « musulman » ?

Mêmes questions avec le « droit de réponse » qu’Emmanuel Macron vient de publier dans le Financial Times. Il se plaint d’une confusion sémantique qu’aurait commise le journal anglais. Ce dernier – tenez-vous bien – aurait confondu « “séparatisme islamique” – un terme que je n’ai jamais employé – et “séparatisme islamiste” – qui se trouve être une réalité dans mon pays ». Ayant ainsi « prouvé » qu’il ne fait pas d’amalgame, le président peut tranquillement enchaîner : « Je ne laisserai donc personne affirmer que la France, son État, cultive le racisme vis-à-vis des musulmans ». (...)

Au terme de mon travail sur les archives télévisuelles, il me semble que la définition la plus juste du mot « islamiste » tel qu’il est employé depuis les années 1990 dans le débat public serait quelque chose comme : « musulman.e que nous n’aimons pas ». Ce mot « islamiste », d’allure neutre, voire scientifique, sert ainsi à encoder la peur, et parfois la haine, que provoque l’« islam » dans les sociétés postcoloniales.

Le mot « islamisme » sert surtout d’arme psychologique dans le « combat idéologique » (Jean Castex) que nos dirigeants actuels, après et avec beaucoup d’autres, entendent mener dans nos cerveaux. Une arme dangereuse car c’est dans ce mot lui-même que se situe l’amalgame : les islamophobes l’utilisent pour désigner à la fois des meurtriers qui se revendiquent de l’islam et des musulmans qui n’ont strictement rien à voir avec les précédents (et qui sont parfois les premiers à s’y opposer). Ainsi se croient-ils autorisés, profitant de l’émotion suscité par un attentat ou un meurtre atroce, à réclamer la dissolution d’une association comme le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), qui n’a aucun lien avec l’assassin, ou à s’attaquer aux rayons halal des supermarchés, comme si l’ingestion d’aliments « communautaires » nourrissait (littéralement !) le terrorisme… Cette arme idéologique pose finalement la question de la causalité : ceux qu’il faudrait détruire sont-ils nos « ennemis » parce qu’ils sont islamistes ou sont-ils « islamistes » parce qu’on les désigne comme ennemis ? (...)

il est toujours amusant d’analyser les jeux de rôles sur les plateaux de télévision, où la plupart des intervenants sont invités à répéter ce qu’on les entend rabâcher depuis parfois des décennies. Avec quelques « stars » incontournables, dont la notoriété est indexée sur leur conformisme idéologique : l’essayiste Pascal Bruckner en roue-libre contre les « complices des islamistes » ; la polémiste Caroline Fourest en éternelle croisade contre un « intégrisme » qu’elle n’a jamais réussi à définir ; l’expert Gilles Kepel qui valide doctement l’analyse des précédents en surjouant son rôle de mandarin des universités, etc. Il arrive qu’un musulman soit également convié dans ce petit théâtre. Les présentateurs prennent alors soin de préciser en quelques mots sibyllins à quel camp il appartient. Le téléspectateur comprendra par lui-même s’il s’agit d’un « ami » ou d’un « ennemi ». (...)

la nouvelle génération antiraciste a compris également que le racisme, délaissant partiellement la rhétorique biologisante des générations précédentes, mobilisait désormais un champ sémantique à la fois plus varié et plus « raffiné ». Pourquoi parler de « bougnoules », d’« Arabes » ou même de « musulmans » alors que les journalistes, les experts multicartes et les hommes politiques de toutes tendances nous proposent mille autres étiquettes, tout aussi infâmantes mais beaucoup plus distinguées : « intégriste », « fondamentaliste », « communautariste », « identitariste », « indigéniste », « décolonialiste », « racialiste » et, dernière trouvaille présidentielle, « séparatiste » ?

Ayant compris toutes ces choses, les « islamo-gauchistes » sont donc, comme les « islamistes » avant eux, désignés à la vindicte des téléspectateurs comme faisant partie de la galaxie extensive des ennemis de la République, de la France et de son subtil art de vivre. Sans doute leur réserve-t-on une petite place dans le « Guantanamo à la française » (Éric Ciotti) qu’on nous annonce pour la saison prochaine.