Les mesures sécuritaires actuelles laissent une latitude très grande aux forces de l’ordre pour faire respecter le confinement. Dont ils usent durement dans les quartiers populaires de Lille et Roubaix.
« En ce moment, si un jeune se fait attraper dans une rue où il n’y a personne, il sait qu’il peut prendre cher… » À Lille comme à Roubaix, plusieurs voix verbalisent cette crainte. Habitué aux tensions entre jeunes et policiers, Mhamed, 35 ans, se promène régulièrement dans son quartier lillois pour faire rentrer chez eux les ados tentés de rester dehors, et ainsi éviter que des confrontations ne naissent avec les forces de l’ordre. « On est abandonnés », déplore-t-il, estimant que les pouvoirs publics n’ont pas pris les mesures de prévention nécessaires pour accompagner la mise en œuvre du confinement. Le fondateur de l’association Faubourg d’habitant répète depuis le début les enjeux sanitaires du confinement et les sanctions possibles en cas de non-respect.
Au lendemain de son entrée en vigueur, quelque 100.000 policiers et gendarmes ont été déployés en France pour sanctionner les déplacements injustifiés. Très vite, des interrogations sont apparues au sujet de la répartition des contrôles, notamment dans les territoires les plus pauvres : la Seine-Saint-Denis concentrait à elle seule 10 % des verbalisations au deuxième jour du confinement. Les jours suivants, plusieurs vidéos de contrôles policiers violents ont circulé sur les réseaux sociaux. L’une d’elles montre un jeune homme d’Asnières (Haut-de-Seine) qui se prend un coup de pied dans les testicules alors qu’il tend un papier. (...)
À Faubourg-de-Béthune, le quartier où vit Mhamed, un contrôle de police s’est soldé par une interpellation pour outrages, le 18 mars. La veille, les premiers contrôles préventifs incitaient calmement à limiter les contacts entre les personnes. Ce mercredi-là, des policiers nationaux se sont arrêtés pour contrôler un petit groupe de personnes. L’un des plus jeunes, sans attestation, risquait une amende. Le ton est monté, des insultes ont fusé. Un « grand » du quartier s’est interposé avant de se faire embarquer 48 h en garde à vue pour outrages, indique le procès-verbal de comparution immédiate, où il a écopé de 250 euros d’amende et de 140 h de travaux d’intérêt général. Une sanction que le jeune homme, au RSA, ne conteste pas mais trouve démesurée. (...)
Certaines verbalisations, notamment celles vécues comme abusives, sont recensées sur un site « Verbalisé (parce que) ». Tous les territoires sont concernés. Mais dans les quartiers populaires, les défiances préexistantes entre les habitants et les forces de l’ordre ajoutent de la tension à une situation sanitaire déjà anxiogène. (...)
En attendant la sortie de l’état d’urgence sanitaire, la mobilisation se fait en ligne, où plusieurs tribunes interpellent le gouvernement sur les dérives constatées. « De tels comportements sont inacceptables et illégaux. L’état d’urgence sanitaire ne doit pas être en rupture avec l’État de droit et ne saurait justifier des contrôles discriminatoires ni un recours à la force injustifié ou disproportionné par les forces de l’ordre françaises », alertent vingt associations, dont La Ligue des droits de l’Homme et le Syndicat des avocats de France, dans un communiqué de presse. (...)
Pour la mère de famille comme pour les autres habitants rencontrés, le confinement a renforcé le sentiment d’une impunité policière. « Les policiers n’en ont rien à faire que mon fils attrape ou refile le coronavirus. Juste, ils lui sautent dessus. » Pour Naïma, « ce n’est pas le cas avec la majorité des policiers mais il y a parfois de drôles de pratiques à Roubaix. Comme une chasse aux jeunes… On a peur d’eux, de les rencontrer. Quand ça se passe mal, quels sont nos recours ? »