En décembre dernier, Territoires Audacieux a pu échanger avec Cynthia Fleury lors des ETS 2021 de l’Inet. Une interview réalisée à partir de son dernier livre « Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment » (Gallimard) où elle propose une analyse des tensions actuellement visibles en France et dans le monde. Son idée pour s’en sortir ? Miser sur une action publique différente, qui tend vers une démocratie continue à l’aide des initiatives locales.
Pour partir sur les mêmes bases, que mettez-vous derrière le mot ressentiment ?
Derrière le mot ressentiment, vous avez philosophiquement plusieurs auteurs qui ont posé des définitions, ce n’est pas simplement moi. Nietzsche a posé le ressentiment comme une rumination, une sorte d’enfoncement dans ce que l’on pourrait appeler des pulsions, des émotions négatives. Ce qui fait d’ailleurs la différence entre le ressentiment et n’importe quelle émotion négative : c’est la durée. Le fait de ne pas pouvoir s’échapper. On traverse tous de la colère et on a besoin de cette colère. On traverse tous la tristesse, la jalousie, l’envie… Mais on traverse.
On est pris au piège dans le ressentiment ?
Le ressentiment, c’est quelque chose qui fait que vous êtes captif. Ce sentiment va, à un moment donné, venir irradier tout le reste. Vous allez être dans une incapacité de vous nourrir de l’extérieur. Justement, l’extérieur, par votre ressentiment, vous allez le dénigrer, le dévaloriser de façon permanente donc cet extérieur ne peut plus, lui-même, venir vous ressourcer. Vous partez dans une boucle atroce. (...)
Bien évidemment le ressentiment, c’est aussi une force d’auto-persuasion très forte.
Et c’est donc dur d’en sortir…
Oui donc très souvent le résultat se corrèle à un déni. Petit à petit, vous devenez aveugle. Il y a une forme de cécité par rapport à votre propre ressentiment. Vous vous mettez dans une posture terriblement victimaire et sans cesse jouissant de cette incapacité, c’est-à-dire que vous commencez à produire systématiquement de la non-solution, de la non-issue.
Ça ne pousse pas vers l’envie d’agir ?
Ça ne pousse pas du tout vers l’envie d’agir. Vous commencez même à développer une ultra compétence en empêchement d’agir. C’est compliqué à titre personnel par rapport à sa propre famille par exemple, mais c’est compliqué aussi pour la démocratie. Le ressentiment est peut-être la pulsion la plus compliquée à destituer.
On peut y voir un parallèle avec la situation en France actuellement…
Alors ce n’est pas que Franco-Français. Il faut analyser sur du temps long. Cela fait une vingtaine d’années que chacun lit, en France ou ailleurs, des diagnostics venant parler des déclassés, des surnuméraires, des inutiles, des invisibles, des remplaçables, etc. Ce n’est pas spécifiquement français et à un moment donné, ce qu’il faut comprendre, c’est que quand le sujet développe en lui ce sentiment de remplaçabilité, d’interchangeabilité, d’inutilité, d’invisibilité de manière permanente, c’est ce que l’on appelle la réification. Je ne suis plus sujet. Je suis nié. Il y a deux chemins à ce moment-là qui se mettent en place. Soit il tombe malade et donc il va déprimer voire aller vers la dépression et le syndrome d’épuisement collectif. L’autre chemin est beaucoup plus violent. Il se traduit politiquement par le sentiment du passage l’acte, non pas contre soi-même, mais contre autrui. Généralement, c’est le droit chemin du populisme et de l’autoritarisme.
C’est ce que l’on voit dans certaines revendications actuelles ?
Ça n’aura échappé à personne. (...)
Le ressentiment fonctionne un peu comme les thèses paranoïaques ou complotistes. Il y a l’utilisation de biais de confirmation. À chaque fois qu’un argument est opposé, il va venir immédiatement renforcer la thèse inaugurale au lieu de la mettre à mal. Celui qui est dans le ressentiment aura tendance à ne pas faire la différence entre la souffrance objective, les conditions objectives de dysfonctionnement d’une société. Le ressentiment ne va pas permettre d’agir politiquement de façon réformatrice et constructive, etc.
Comment trouver une solution collective à un problème qui a une part personnelle très forte ?
Vous avez raison, il y a un ressort personnel, mais ce qui est intéressant, c’est qu’il y a souvent des conditions objectives qui sont présentes. Le ressentiment répond à plusieurs systèmes d’insécurisation. Ils sont multiples. Insécurisations socio-économique, politique, culturel ou psychique. De manière personnelle, nous pouvons travailler sur l’insécurisation psychique. C’est un travail qui peut se faire. Sur les autres, il est possible d’agir collectivement grâce aux structures qui sont les nôtres. Il faut remettre de la capacité d’agir. Si on reprend l’exemple des Gilets Jaunes, quand vous alliez sur les ronds-points, il y avait aussi beaucoup d’individus qui retrouvaient un sentiment de pouvoir agir par cette mobilisation. Une frange était tombée dans le ressentiment mais il y avait quantité d’individus qui se remettaient à croire à un rapport possible. Il faut donc cibler tous les moyens de redonner de la capacité d’agir. (...)
Est-ce qu’on va réussir à s’adapter ?
C’est tout l’enjeu. Si on prend l’exemple du Covid, sur les premiers mois de la crise avec le premier confinement, les services d’urgence qui étaient dans une immense crise… Qu’est-ce qui a malgré tout tenu ? Le capital social. L’ethos du soignant et je dirai même plus : l’ethos social. Ce qui tient ce pays fondamentalement, c’est encore cette culture forte que nous avons, nos ethos sociaux, civiques, qui sont là. Nos cultures de proximité démocratique. Le problème c’est qu’il faut que ça tienne. Il faut non seulement les reconnaître mais cela ne peut pas suffire. C’est-à-dire que c’est très bien d’applaudir les soignants et les agents qui font leur travail de proximité, c’est encore mieux de produire des conditions viables : rémunération, parcours, etc. C’est ça l’enjeu aujourd’hui : reconsolider notre confiance dans notre système d’État social de droit parce que c’est le seul capable de rendre vivable cette gestion de la pandémie, qui si elle n’est pas démocratique, devient invivable et insupportable.
C’est là que les pouvoirs publics peuvent intervenir et cela amène une question : que voulons-nous faire ensemble ?
Malgré tout ce que nous venons d’évoquer, c’est-à-dire qu’aujourd’hui, il ressort les dissensions, la tension, la radicalité et le binarisme. Il y a une caisse de résonance qui existe avec cela, ce sont les réseaux sociaux. Ils fonctionnent plutôt comme une agora ressentimiste. Il y a pourtant quantité d’autres choses sur ces réseaux, mais on les voit moins. Malgré cela, ce qui est intéressant, aujourd’hui, c’est que l’on voit beaucoup de nouveaux dispositifs, des expérimentations, des fablabs ou des tiers-lieux. Ce monde travaille à une transition sociale et écologique de nos systèmes. Il existe la possibilité de cartographier toutes les personnes qui font. Je le dis car c’est à la fois très visible quand on fait des recherches, et en même temps sous les radars. C’est moins visible car nous sommes, hélas, dans un monde de spectacle d’informations qui privilégie le dysfonctionnement. C’est ce qui fait de l’audience. (...)
Mais il avait été dit qu’il y aurait un lien direct. Que ce qui était posé par la Convention serait proposé tel quel. Là il y a eu plusieurs filtres. C’est dommage car cela vient affaiblir ces nouveaux outils.
Cela a pu augmenter le ressentiment (...) (...) Sans aller jusqu’au ressentiment, le pas d’avant, c’est la déception.
Pensez-vous que la démocratie continue peut s’imposer ?
Il y a très grand désir de démocratie continue mais il y a de grands obstacles. La modélisation économique de la démocratie continue n’existe pas. L’État de droit ne marche que parce que cela s’appelle un État social de droit. Sinon ce n’est que du déclaratif. C’est une étape importante car cela permet à un moment que la démocratie existe alors que rien n’est en place. Si on ne va pas sur ce qu’est la matérialité de cette citoyenneté continue, elle ne peut pas arriver. Les questions de revenu universel ou citoyen sont intéressantes par rapport à cela. Les outils numériques peuvent également aider. On peut se permettre d’imaginer un monde où chacun pourrait donner, quand il le désire, 20 à 30 % de son temps à une action qui renvoie à cette démocratie continue. Cela serait un grand changement de focale. Mais malgré tout c’est une aventure extraordinaire pour le monde d’aujourd’hui. Et surtout ce n’est pas une aventure d’effondrement.