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La vie des idées
Critique de la belle équipe
Article mis en ligne le 16 février 2022

Dans son récent livre, le sociologue Simon Cottin-Marx propose une étude des paradoxes du travail dans le monde associatif en explorant le décalage entre les valeurs prônées, ce qu’il nomme « la mythologie associative », et les conditions de travail réelles et souvent dégradées du secteur. Cet ouvrage synthétise, grâce à cette focale transversale sur le travail, des éléments clés de compréhension du monde associatif aussi éclaté et complexe qu’hétérogène en croisant de nombreux travaux scientifiques et témoignages de salariés associatifs.

L’étendue du déni

En ouvrant l’ouvrage par son expérience d’engagement dans le cadre d’un service civique pour une association de quartier dont il partage les valeurs de solidarités et les actions en faveur de l’écologie, Simon Cottin-Marx nous raconte ses premières désillusions sur le terrain face à des conditions d’accueil plus que précaires et au flou de la définition de sa mission. Ses déceptions l’ont amené à débuter une recherche visant à comprendre l’étendue du déni face aux réalités du travail associatif. Comment comprendre que les associations prêtent si peu d’importance aux conditions de travail de leurs salariés, voire qu’elles reproduisent certaines formes de violence et d’exploitation, tout en se présentant comme un monde du travail alternatif ? Effectivement, le monde associatif, par le principe de non-lucrativité, est pensé comme un monde du travail à part, ce qui constitue le terreau d’une « promesse », comme nous dit l’auteur, « pour répondre aux nécessités du travail tout en œuvrant pour l’engagement et le bien commun » (p. 15).

Pourtant, au-delà des missions qu’elles assument, l’auteur nous rappelle que les associations constituent un monde du travail conséquent, qui compte près de 1,8 million de salariés. Et que la « promesse » portée par le monde associatif conduit souvent à occulter les dimensions qui le constituent comme un monde du travail comme un autre. (...)

Ainsi, selon Simon Cottin-Marx, ces entreprises associatives mènent un projet social, mobilisant des bénévoles, tout en étant des structures employeuses, ce qui les expose inévitablement à une tension entre les contraintes inhérentes à toute forme de gestion et la dimension plus éthique de leur projet.

La question se justifie d’autant plus que les attentes des salariés du monde associatif qui espèrent s’accomplir dans un projet d’intérêt général se trouvent souvent déçues. Ce pacte qui permet des formes d’engagement et d’enrôlement « corps et âme » des travailleurs dans le secteur, d’autant plus fortes qu’elles se soutiennent d’un idéal militant, politique et personnel, se heurte très vite aux désillusions du travail réel vécu à un niveau intime. La perspective proposée par Simon Cottin-Marx est donc de penser le travail associatif avec lucidité, sans fausse croyance, avec les outils de la sociologie du travail et des politiques publiques tout en ouvrant des perspectives sur la façon dont les entreprises associatives pourraient devenir plus démocratiques dans leur fonctionnement.

Les frontières floues du monde associatif (...)

La question de l’emploi dans le monde associatif est d’autant plus complexe qu’elle s’entrecroise avec une tradition du bénévolat ce qui alimente des confusions sur les limites de l’engagement. Quand coexistent, dans une même structure employeuse, salariés et bénévoles, des engagements rémunérés et d’autres gratuits pour des tâches, des missions et des compétences souvent identiques, des pressions et des attentes implicites d’implication en dehors des heures de travail peuvent s’exercer sur les salariés, ainsi qu’un risque de dénégation de leurs qualifications. Par ailleurs, dans les très nombreuses petites associations comptant moins de quatre salariés, les bénévoles (dans les conseils d’administration) occupent souvent la « fonction employeur ». Même lorsque l’association dépasse les quatre salariés, les responsabilités afférentes au rôle d’employeur qui sont le plus souvent assumées dans ce cas par des dirigeants salariés ne sont pas toujours clairement réparties en fonction de la place et du pouvoir du conseil d’administration dans la gestion des ressources humaines. Il apparaît du côté des bénévoles que « cette fonction employeur » n’est pas complètement assumée, voire déniée par méconnaissance et lourdeur des tâches alors que le sens de l’engagement bénévole repose principalement sur la conduite d’un projet associatif et militant. À ce flou sur les responsabilités des employeurs associatifs qui se conçoivent très rarement comme tels, s’ajoutent des proximités affectives et militantes avec les salariés. Les ambiguïtés de ces relations qui oscillent entre camarades et rapport hiérarchique y sont pour beaucoup dans le faible taux de syndicalisation et la mauvaise gestion de conflits affinitaires qui finissent le plus souvent par des stratégies de démission de la part de salariés. C’est donc l’ambivalence de ces rôles et de ces statuts qui rend les frontières particulièrement poreuses dans le monde associatif, moins évidentes à tracer que dans le monde d’une entreprise classique, entre engagement et registre professionnel.

L’influence des pouvoirs publics (...)