Reporterre s’est rendu au salon Milipol pour découvrir les innovations technologiques sécuritaires. Elles sont de plus en plus déployées pour repousser les migrants.
« Viens ici pépère ! » lance un homme élancé en costume-cravate en direction d’un chien-robot en mouvement, faisant mine de lui proposer à manger. Derrière les regards amusés autour du robot développé par l’entreprise étasunienne Ghost Robotics, son « maître » le guide avec sa télécommande d’un œil malicieux. Ce chien-robot au look Black Mirror répond au nom de Q-UGV et sa mission consiste à surveiller des sites ultrasensibles comme les centrales nucléaires.
Ce surveillant atypique, capable de courir, grimper et nager dans des environnements extrêmes, était l’une des nombreuses innovations présentées sur le salon Milipol de la sécurité intérieure au parc des expositions de Villepinte (Seine-Saint-Denis). (...)
L’heure est à la reprise pour le secteur de la sécurité. « La première des libertés », comme l’a assuré le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, lors de sa visite du salon le premier jour. Après avoir subi la crise sanitaire à l’instar d’une large partie de l’économie mondiale, le marché mondial de la sécurité intérieure devrait rebondir. (...)
Alors que l’Union européenne peine toujours à s’accorder sur une politique commune de gestion des frontières, chaque État membre est tenté de renforcer la surveillance des siennes grâce à des technologies toujours plus sophistiquées.
Mille et une façons de traquer les migrants
Déjà déployés, en passe d’être expérimentés ou pas encore autorisés, les dispositifs de détection de migrants sont présentés aux quatre coins de l’immense salle d’exposition. Nichés entre deux stands de drones, les représentants de la société française HGH, spécialisée dans les systèmes électro-optiques, sont ainsi très sollicités. La série de caméras thermiques Spynel, qui promet une « surveillance panoramique 360 degrés, jour et nuit, jusqu’à l’horizon » sur les frontières des pays intéressés, a du succès. À l’occasion du salon, l’entreprise vient de finaliser un contrat d’un million d’euros avec un pays de l’Otan (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) — dont elle tait le nom — pour sécuriser et surveiller sur près de 1 000 kilomètres de côte et empêcher les passages des migrants et des trafiquants de drogues. (...)
« Si un groupe de personnes ou un zodiac s’approche de nuit d’un littoral dans la zone surveillée, l’intelligence artificielle détectera automatiquement le mouvement et une alerte sera envoyée aux forces de sécurité » (...)
De l’autre côté du salon, un groupe de gendarmes écoute attentivement les explications du représentant de l’entreprise néerlandaise UVI-Scan. Sur la brochure commerciale, une page est consacrée à un scanner capable de détecter les passagers clandestins sous les camions. (...)
« C’est un système intégré à la chaussée qui détecte les intrus et prend automatiquement une photo à l’approche des postes frontières et des ferrys », explique-t-il. « Nous en avons déployés un peu partout en Europe, notamment à Dieppe, en France ». Là où de nombreux exilés tentent leur chance pour gagner les côtes anglaises par le ferry ou des embarcations de fortune. (...)
Entre deux stands de fusils d’assaut et des tenues de camouflages, un drone blanc aux allures d’avion miniature surplombe le stand de German Drones. L’entreprise allemande propose un « service personnalisé » à ses clients en fonction des usages ». Pour la détection de passages de migrants à la frontière, Anis Fellahi, le chef de projet international du groupe, recommande « le modèle 150, le plus performant, qui peut voler une heure et demie, couvrir une centaine de kilomètres, et transmet une vidéo de meilleure qualité ». Le dit Songbird est d’ores et déjà déployé aux frontières allemandes et belges, et cherche à étendre son empreinte.
« Nous proposons un produit avec une efficacité au-delà du réel ! »
Les industriels ne s’arrêtent pas là et proposent aux autorités des outils de surveillance aérienne toujours plus développées et intrusifs. L’entreprise française T-ops intègre des IMSI-Catcher directement embarqués sur les drones. Ce dispositif de surveillance de masse est capable d’intercepter le trafic des communications téléphoniques, de récupérer et recouper ces informations à distance et de suivre les mouvements des utilisateurs. « Là nous proposons un produit avec une efficacité au-delà du réel ! » s’exclame le représentant de la société. Cette technologie peut-elle être déployée pour repérer les migrants ? « C’est possible, oui. Mais nous ne fournissons qu’un service, le responsable de son utilisation est l’État », répond-il sobrement. (...)
Certains produits attendent des évolutions législatives pour être pleinement déployés. C’est le cas du drone de surveillance très longue distance présenté par le groupe belge John Cockerill, traditionnel acteur de la défense, lancé depuis peu dans la sécurité intérieure. « Ce type d’appareil peut voir jusqu’à 30 kilomètres et il est en capacité d’identifier très clairement des personnes » (...)
Si la France n’est pas le terrain de jeu technologique idéal des industriels, d’autres États comme la Grèce accueillent de nombreuses expérimentations plus poussées. Le pays frontalier de la Turquie est un passage obligé dans le parcours des migrants. Et il reçoit le soutien de l’agence de gardes-côtes européens Frontex, accusée par des ONG et des médias d’opérer des refoulements illégaux à l’extérieur de l’UE. Si le gestionnaire des frontières européennes n’a pas de stand dédié ici, ses fournisseurs sont disséminés sur le salon. La société française Cnim Air Space est l’un d’eux. (...)
La Grèce accueille également l’expérimentation du projet Roborder, contraction de robot et de border (frontière en anglais), lancé en 2017, qui prévoit un système de surveillance des frontières par un essaim de drones autonomes, capables par l’intelligence artificielle de déterminer les franchissements. Le projet iborder control ambitionne quant à lui de développer un algorithme capable de détecter les mensonges des migrants lors de leur passage à l’aéroport.
Mais sur le terrain, les associations d’aide aux personnes exilées observent que le renforcement de la surveillance des frontières ne décourage pas les candidats à l’asile, mais rend simplement leur parcours plus dangereux. (...)
Mais au salon Milipol, le rêve d’une Europe forteresse a de belles années devant lui.