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« Co­exis­tence ». Amin Maa­louf n’ac­cepte pas l’échec du Li­ban « à faire vivre en­semble des gens de toutes confes­sions et de toutes ori­gines ».
Article mis en ligne le 16 août 2020

Né à Bey­routh en 1949, Prix Gon­court pour Le Ro­cher de Ta­nios en 1993, élu à l’Aca­dé­mie fran­çaise en 2011 au fau­teuil de Claude Lé­vi-Strauss, Amin Maa­louf est l’au­teur de ro­mans et d’es­sais mar­qués par une ob­ser­va­tion lu­cide du monde et de ses mé­ca­nismes. Dans Les Iden­ti­tés meur­trières, en 1998, fort de son ex­pé­rience de la guerre ci­vile au Li­ban, il met­tait en garde sur le dan­ger de la re­ven­di­ca­tion iden­ti­taire quand elle mène à la né­ga­tion de l’autre. Dans son der­nier ou­vrage, Le Nau­frage des ci­vi­li­sa­tions, lau­réat du prix Au­jourd’hui en 2019, il ana­ly­sait avec une lu­ci­di­té cou­pante la crise que tra­versent les mondes arabe et oc­ci­den­tal. Que lui ins­pire la nou­velle tra­gé­die que su­bit son pays na­tal ? La pro­messe d’un nou­veau monde plus ou­vert que vé­hi­cu­lait le pays du Cèdre, par son exis­tence même, comme l’avait re­mar­qué le général de Gaulle, est-elle tou­jours d’ac­tua­li­té ?

Amin Maa­louf : Il m’a fal­lu une jour­née en­tière de­vant ■ les écrans pour com­prendre que ce qui ve­nait de se pas­ser à Bey­routh n’était pas un épi­sode de plus dans l’in­ter­mi­nable conflit qui af­fecte mon pays na­tal. Il ne s’agit évi­dem­ment pas d’une dé­fla­gra­tion nu­cléaire, mais il ne s’agit pas non plus d’une ex­plo­sion « non conven­tion­nelle ». Pour illus­trer ce que je dis, une com­pa­rai­son : l’at­ten­tat d’Ok­la­ho­ma Ci­ty en 1995, le plus meur­trier qui ait été com­mis sur le sol des États-Unis avant le 11 Septembre, avait été cau­sé par une bombe ar­ti­sa­nale conte­nant elle aus­si du ni­trate d’am­mo­nium, et qui pe­sait trois tonnes. La « bombe » dans le port de Bey­routh pe­sait mille fois plus ! Il fal­lait avoir ces chiffres à l’es­prit pour com­prendre le sens des images qui dé­fi­laient sous nos yeux.

Même si la « bombe » a pu ex­plo­ser ac­ci­den­tel­le­ment, ce qui s’est pro­duit n’est cer­tai­ne­ment pas une ca­tas­trophe « na­tu­relle ». Le ha­sard et la mal­chance ne sont pour rien dans cette tra­gé­die, sauf pour dé­ter­mi­ner qu’elle se soit pro­duite cette an­née plu­tôt que l’an­née der­nière ou celle d’avant. Ce qui a cau­sé le drame, c’est la cor­rup­tion, et c’est l’in­cu­rie. La pré­sence même de cette car­gai­son de ni­trate à cet en­droit, et pen­dant des an­nées, ne s’ex­plique que par la vo­lon­té de quelque ma­fia lo­cale de vendre ce pro­duit quand l’oc­ca­sion s’en pré­sen­te­rait. Et si les au­to­ri­tés ne sont pas in­ter­ve­nues, mal­gré les aver­tis­se­ments qui lui ont été adres­sés, c’est parce que le pays est truf­fé de zones de non-droit où les di­verses fac­tions se livrent à leurs tra­fics lu­cra­tifs. Rien de ce­la n’est ac­ci­den­tel, ni na­tu­rel, ni dû à la mal­chance…

La dé­rive n’est pas simple à ex­pli­quer, mais elle n’est pas in­ex­pli­cable. Par­mi les nom­breux fac­teurs qui ont joué un rôle né­faste, on met sou­vent l’ac­cent sur l’en­vi­ron­ne­ment ré­gio­nal, qui est ef­fec­ti­ve­ment ca­la­mi­teux. Mais si je de­vais mon­trer du doigt le fac­teur le plus dé­ter­mi­nant, ce­lui qui ex­plique plus que d’autres pour­quoi le Li­ban n’a pas pu faire face aux nom­breux dé­fis aux­quels il a été confron­té de­puis sa nais­sance, je dé­si­gne­rais sans hé­si­ter le confes­sion­na­lisme. Ce qui fait pro­blème, ce n’est pas la pré­sence de com­mu­nau­tés nom­breuses et dis­sem­blables – ce­la, c’est une réa­li­té, c’est la rai­son d’être du pays, et c’était même, po­ten­tiel­le­ment, un atout ma­jeur pour la réus­site du mo­dèle li­ba­nais et pour son rayon­ne­ment. Le pro­blème, à mes yeux, c’est que le pro­jet na­tio­nal, qui consis­tait à trans­cen­der les di­verses ap­par­te­nances com­mu­nau­taires vers une ap­par­te­nance na­tio­nale com­mune, n’a pas été pour­sui­vi avec l’éner­gie et la lu­ci­di­té qu’il fal­lait. De telle sorte que les ci­toyens sont de­ve­nus les obli­gés, et par­fois même les otages, des di­ri­geants po­li­tiques et re­li­gieux de leurs com­mu­nau­tés, les­quels se trou­vaient être, à leur tour, les obli­gés et les otages de leurs pro­tec­teurs étran­gers. Il y a, de sur­croît, une cir­cons­tance ag­gra­vante : l’éco­no­mie li­bé­rale, fon­dée sur les ser­vices, et qui a as­su­ré in­dé­nia­ble­ment la pros­pé­ri­té du pays pen­dant de nom­breuses an­nées, s’ac­com­mo­dait mal d’un État fort, ten­té d’im­po­ser des ré­gle­men­ta­tions contrai­gnantes et de pra­ti­quer une fis­ca­li­té sub­stan­tielle pour pou­voir s’ac­quit­ter plei­ne­ment de son rôle. Au Li­ban, on a long­temps payé très peu d’im­pôts, de sorte que les pou­voirs pu­blics n’ont ja­mais eu les moyens de do­ter le pays d’un sys­tème mo­derne d’édu­ca­tion, de san­té pu­blique ou de pro­tec­tion so­ciale (...)

Pour ma part, je ne puis me ré­si­gner à cette idée, si ré­pan­due au­jourd’hui sur tous les conti­nents, se­lon la­quelle une na­tion doit être fon­dée sur une ap­par­te­nance re­li­gieuse com­mune. Fon­der une na­tion sur une seule ap­par­te­nance re­li­gieuse, ou eth­nique, ou ra­ciale, c’est une fausse bonne idée, qui a cau­sé d’in­nom­brables tra­gé­dies à tra­vers l’His­toire. Et elle se­rait ab­so­lu­ment in­com­pa­tible avec l’es­prit de mon pays na­tal. L’idée qui a pré­si­dé à la fon­da­tion du Li­ban, c’est celle de faire vivre en­semble des gens de toutes confes­sions et de toutes ori­gines, en or­ga­ni­sant leurs re­la­tions de ma­nière à ce que cha­cun sente que le pays est plei­ne­ment le sien. Je ne pré­ten­drai cer­tai­ne­ment pas que l’ex­pé­rience a réus­si, loin de là. Mais ja­mais je ne me ré­si­gne­rai à la sa­gesse mé­diocre et pa­res­seuse qui veut qu’une telle co­exis­tence soit im­pos­sible.(...)