Les uns après les autres, ils passent devant le tribunal correctionnel. Ce 7 septembre, à Fort-de-France, s’est ouvert le procès de Christian, gilet jaune martiniquais et un des animateurs du mouvement anti-chlordécone. Il est poursuivi pour avoir diffusé une vidéo dénonçant les violences policières lors des manifestations réclamant justice et réparation dans le scandale du chlordécone. Kéziah Nuissier, un étudiant de 22 ans, sera jugé, lui, le 9 novembre, son procès ayant été repoussé pour raisons de santé. Le jeune homme est en convalescence. Il a été hospitalisé après avoir été violemment tabassé par des policiers. La scène s’est déroulée dans la rue et en garde à vue, le 16 juillet, alors que les forces de sécurité réprimaient, encore une fois, une manifestation anti-chlordécone. Elle a, en partie, été filmée. La vidéo a fait le tour des réseaux sociaux, exacerbant l’indignation et la colère à vif dans ce département d’outre-mer.
Un mouvement spontané contre l’impunité
Le bal des procès s’est ouvert le 27 août dernier. Trois camarades de Kéziah étaient jugés au tribunal correctionnel de la capitale martiniquaise pour « violences sur agent de la force publique en réunion et avec arme ». Loulou, Esaï et Denzel ont été condamnés à 1 an et à 7 mois de prison ferme et à 4 500 euros d’amende. Pourquoi des peines si lourdes et supérieures aux réquisitions ? Les avocats ont fait appel. « On aurait préféré plaider dans le procès que tous attendent et réclament depuis des lustres », confie maître Alex Ursulet, l’un des avocats des trois jeunes. Ce procès, qui n’a toujours pas lieu, c’est celui de ce pesticide épandu de 1972 à 1993 dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique, et qui continue de couler dans le sang des Antillais et sur leur terre. (...)
Tous sont des militants anti-chlordécone, comme on les appelle là-bas. Leur mouvement a émergé dans la foulée de celui des gilets jaunes, en novembre 2019. « Un mouvement spontané, explique Maître Alex Ursulet. Ils en avaient marre des discours, marre de l’impunité, ils ont voulu passer à l’action. »
Icon QuoteÀ quoi jouent ceux qui nous dirigent ? Au lieu de poursuivre les empoisonneurs, ils poursuivent nos gamins qui demandent justice. La République protège ceux qui dominent l’économie, les descendants des colons et des esclaves. Voilà ce que disent les gens. La protestation est en train de grandir. Alex Ursulet, avocat
Le jugement du 27 août et les poursuites contre d’autres militants attisent une tension qui va crescendo dans l’île. (...)
Stratégie de la répression
Depuis novembre 2019, boycotts et blocages sont menés pour dénoncer l’un des plus grands scandales sanitaires et écologiques du siècle. Chaque samedi, militants, syndicalistes, citoyens empêchent les accès aux supermarchés qui appartiennent aux planteurs, les grandes familles de békés, descendants des colons et des esclavagistes, considérés comme responsables de l’empoisonnement. (...)
La réponse de l’État à ces opérations est cinglante : une quarantaine d’interpellations depuis novembre 2019, dont 13 à domicile. « Les militants subissent un véritable acharnement des forces de police. Les violences policières ont atteint un niveau qu’on avait oublié en Martinique. L’État français protège les biens des békés, des dominants, il met ses forces de police à leur disposition », analyse encore Naéma Rainette-Dobu. Une stratégie de la répression dont l’objectif est « d’intimider ceux qui protestent, faire taire les revendications », commente maître Ursulet. (...)
« Un système colonial au service du lobby béké » (...)
Les plaintes déposées contre les violences policières, elles, n’ont toujours pas été instruites. Un collectif d’avocats, dont fait partie Me Alex Ursulet, dénonce « un système colonial au service du lobby béké et un processus institutionnel français de déshumanisation des personnes afro-descendantes ».
Ce silence assourdissant de la justice s’ajoute à celui qui résonne face aux multiples plaintes déposées depuis 2005 pour obtenir vérité, justice et réparation dans le drame du chlordécone. « La plus grande humiliation que le peuple martiniquais a eu à subir depuis l’abolition de l’esclavage », avance Me Ursulet.
Depuis la reconnaissance officielle, en octobre 2019, par la France de sa responsabilité, « certaine et engagée » dans ce scandale (voir ci-contre), rien n’a avancé. Comme dans le dossier de l’amiante, les débats sur le lien de causalité entre la molécule et les cancers continuent de parasiter le chemin de la réparation. (...)