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Basta !
Ces territoires pastoraux adaptés au changement climatique, mais abandonnés par l’État
Article mis en ligne le 30 novembre 2018
dernière modification le 28 novembre 2018

Ce sont des territoires qui étaient autrefois habités, cultivés, pâturés. Seules les ruines disséminées dans les paysages rappellent encore cette époque, révolue avec l’exode rural. Aujourd’hui, des paysans tâchent de faire revivre ces surfaces pastorales, mais se heurtent à une politique agricole fixant des normes parfois déconnectées de la réalité de leur travail et des territoires. Avec pour conséquence de les exclure des aides publiques, alors que ces territoires et leurs pratiques pastorales se révèlent particulièrement résistants aux aléas climatiques. Reportage en Ardèche.

Voilà neuf ans que Fanny et son compagnon Manu se sont installés comme paysans au hameau du Mazoyer, à une heure en voiture de Privas. Pour y accéder, il faut emprunter sur six kilomètres une petite route parfois vertigineuse, se faufilant de temps en temps au milieu des forêts de châtaigniers.

« Quand nous sommes arrivés ici, nous avions peur que les brebis n’aient pas assez à manger, se rappelle Fanny. Il n’y a que de la broussaille, des forêts et des landes ! » Cette année encore, ils ont fait face à un été très sec. L’herbe des prairies a été grillée par le soleil, contraignant nombre d’éleveurs à puiser dans le foin, normalement prévu pour l’hiver. Fanny et Manu n’ont pas eu les mêmes difficultés. « On se rend compte qu’il y a une énorme diversité dans les surfaces embroussaillées. Dans les pâturages en sous-bois par exemple, il y a toujours de l’herbe sous les genêts qui reste fraîche. Pourtant, selon l’Union européenne, nos terres sont considérées comme "non productives". »

Des zones exclues des aides par les critères européens et français

L’Union européenne (UE) estime que les surfaces avec moins de 50 % d’herbe ne relèvent pas de la production agricole, et ne sont donc pas éligibles aux aides. En pratique, Fanny doit calculer sur chaque parcelle quel est le pourcentage de rochers, mais aussi d’arbustes ou de buissons qui ne sont pas considérés par l’administration comme source de nourriture pour les animaux. Un vrai casse tête, tant pour les paysans que pour les Directions départementales du territoire qui viennent réaliser les contrôles. Du nombre d’hectares déclarés dépend ensuite le montant des aides reçues. « Nous avons ici la preuve qu’il faut repenser les choses ! Il faut imaginer un système qui prenne en compte ces surfaces. Ces zones pastorales sont beaucoup moins fragiles face aux aléas climatiques », souligne Fanny.

Si l’administration européenne a du mal à reconnaître l’utilité de ces surfaces, c’est aussi le cas de l’État français. En 2015, les agriculteurs pouvaient encore déclarer des surfaces pastorales partout en France. L’année suivante, le ministère de l’Agriculture a limité le zonage à 23 départements (...)

« Ni l’UE ni le ministère ne veulent reconnaître que nos troupeaux mangent des châtaignes ! » (...)

« D’un point de vue administratif, nos surfaces ne valent rien »
Au milieu des châtaigniers, des hêtres et des frênes, on trouve aussi des prés, sur de petites surfaces. « Sans élevage, ils seraient recouverts. Les brebis maintiennent ces espaces ouverts. Il suffit de cinq ou six ans sans activité pour que les broussailles prennent le dessus » Fanny évoque avec tristesse les vallées au creux desquelles il n’y a plus rien. « Dans les Alpes-Maritimes, quand on transhume à pieds, on trouve des hameaux en ruine, des zones désertées. Cinquante ans plus tôt, il y avait de la vie dans tous ces territoires. » La vallée où vit Fanny a connu un fort exode rural. De nombreuses ruines, cachées par les arbres, entourent sa ferme. Le Mazoyer a longtemps eu sa propre école, aujourd’hui fermée. Seules deux familles vivent désormais sur le hameau à l’année. (...)

« Pour faire vivre ces zones, il faut permettre aux gens de tenir, souligne Fanny. Mais d’un point de vue administratif, nos surfaces ne valent rien. Le fait qu’on ne puisse pas y accéder en tracteur, que l’on ne puisse pas semer, amène le ministère à considérer ces zones comme "non productives". A leurs yeux, ce n’est pas de la "vraie" agriculture... » Fanny et Manu estiment être au contraire entourés de « petits trésors ». Alors que l’état de catastrophe naturelle dû à la sécheresse a été reconnu fin octobre dans 71 départements français, leur ferme est entourée de sources. « Cette source par exemple n’arrête jamais de couler. Nous sommes dans les pentes du Massif central. Depuis notre installation il y a neuf ans, et même d’après les anciens, il n’y a jamais eu de tarissement. » (...)

Concevoir l’autonomie agricole par zone de territoire

Autour de chez eux, beaucoup de paysans sont installés en polyculture-élevage. Ils complètent leur activité d’élevage par la production de pommes de terres, de châtaignes, de pommes ou de plantes médicinales (...)

« Face au changement climatique, il faut réfléchir à une forme d’autonomie, non pas à l’échelle de la ferme, mais par zone de territoire, en construisant des partenariats avec d’autres paysannes et paysans. » Un potentiel auquel les pouvoirs publics, à l’heure du réchauffement et face aux ravages de l’agriculture intensive, feraient peut-être bien de prêter une attention rapide.