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Camps, arrestations, répression : cinq Ouïghours témoignent
Article mis en ligne le 22 juillet 2020

Internements de masse, arrestations arbitraires, tortures, stérilisations forcées : le sort des Ouïghour·es en Chine ne peut plus être oculté. Au nom de la lutte contre le terrorisme, Pékin tente de mettre au pas ces musulman·es turcophones de la région autonome du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine. Cette région s’est transformée depuis près de cinq ans en une immense prison où plus d’un million de Ouïghour·es et autres minorités musulmanes sont détenues dans des conditions que l’on peine encore à connaître. (....)

Depuis la France, des Ouïghour·es ont décidé de sortir du silence. Persécuté·es en Chine ou harcelé·es ici, dans l’Hexagone, ces exilé·es racontent la surveillance, les camps, la peur et la lutte perpétuelle pour préserver, malgré tout, leur identité.

Irfan, sur liste noire

En quelques années, l’étau s’est resserré autour des Ouïghour·es. Irfan*, un journaliste haut placé issu d’une famille ouighoure aisée, a vécu de l’intérieur la répression gouvernementale grandissante à l’encontre de son peuple.
C’est sous une fausse identité que Irfan, un réfugié âgé d’une quarantaine d’années, a accepté de témoigner.
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Conscient de la fervente ardeur nationaliste du peuple ouïghour et bien décidé à ne pas se séparer de cette région stratégique riche en minerais, située au cœur de son projet de Nouvelles routes de la soie, Pékin a déployé un vaste réseau de surveillance dans la région. « Les policiers ont mis des caméras devant ma porte, témoigne Irfan. Puis ils ont collé un QR code dessus et, tous les jours entre 6h30 et 10h, deux policiers passaient vérifier que tout allait bien. » Grâce à une application, les autorités ont accès aux informations personnelles des résident·es en scannant leur QR code.
En tant que journaliste, Irfan s’est retrouvé témoin, malgré lui, de la construction des camps. Des milliers de Hans, l’ethnie majoritaire du peuple chinois, ont été envoyé·es au Xinjiang pour construire de grandes infrastructures, explique-t-il. « Le gouvernement ne communiquait pas sur ces projets au Xinjiang, mais quand les travaux ont été trop importants pour passer inaperçus, ils ont voulu montrer les belles choses qu’ils réalisaient dans la région et m’ont demandé de faire un reportage vidéo. » Surveillé de près lors de ses prises de vues, Irfan a découvert que des milliers de fermièr·es travaillaient à la construction de routes et de bâtiments en tous genres. Il l’ignorait alors, mais ce qu’il a vu était les prémices de la construction des grands camps d’internement, où plus d’un million de Ouïghour·es et autres minorités musulmanes sont aujourd’hui incarcéré·es, selon les Nations unies.
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bien que les djihadistes y soit ultra minoritaires. « À partir de ce moment, les intellectuels ouïghours du pays ont été arrêtés. Les gens disparaissaient, sans laisser de trace. Mes amis journalistes de la télé ont été capturés. On m’a confisqué mes affaires, dont mon ordinateur, ajoute Irfan. Tous les jours, je me disais que ce n’était qu’une question de temps pour moi. »
La menace n’a pas tardé à devenir réalité.
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les camps se sont rapidement étendus. La répression s’est durcie au nom de la lutte contre le terrorisme islamiste (....)

« La seule faiblesse des officiers en Chine, c’est qu’ils aiment l’argent. Beaucoup sont corrompus. Je leur en ai donné énormément pour garder mon passeport six mois de plus. J’ai tout essayé pour qu’ils fassent de même pour ma femme et mon fils, mais ils ont refusé. J’ai échoué », regrette-t-il.
En 2017, trois semaines avant la date limite d’expiration de son passeport, Irfan est parti pour la Turquie, sans sa famille, avant de rejoindre la France. « Je pensais les protéger en partant. Mais quelques semaines après avoir fui, ma femme m’a dit que son commerce avait fermé et qu’elle avait été envoyée dans une autre ville, assignée à résidence. » Pendant quelques mois, le gouvernement passera par sa femme pour l’inciter à revenir, avant de finalement changer de tactique. « Ils m’ont dit que mon frère avait été capturé. Ma femme a demandé le divorce. Mon compte bancaire a été fermé. Toute ma vie en Chine est bloquée. Tout s’est écroulé. »
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les Ouïghour·es se sont vu retirer leur passeport et Irfan a profité de sa situation pour s’enfuir. (....)

Selon une enquête de Radio Free Asia, le gouvernement chinois enverrait une semaine tous les deux mois des cadres dans les foyers ouïghours pour les surveiller et enseigner l’idéologie politique du Parti communiste. Un cadre anonyme de l’enquête a déclaré que les hommes du régime sont également invités à partager le lit des femmes ouïghoures.
Depuis plusieurs années, Pékin tente de modifier le rapport de forces au Xinjiang. Le gouvernement y a facilité la migration des Hans, la majorité ethnique chinoise, à tel point que les Ouïghour·es ne représentent désormais que 45% des 21 millions d’habitant·es de la région –contre plus de 70% en 1950.
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Une autre méthode serait également utilisée pour influencer la démographie régionale : le contrôle des naissances par la stérilisation forcée. Certaines femmes ouïghoures seraient en effet contraintes de se faire stériliser, sous peine d’être envoyées dans les camps, rapporte Le Monde. (....)

Même lorsqu’ils ont quitté le pays, le gouvernement chinois continue d’intimider les Ouïghour·es. En France, cela passe principalement par la réception de colis étranges et de coups de téléphone anonymes. (....)

Selon plus de 400 pages de documents internes chinois et de rapports sur la surveillance de la population ouïghoure obtenus par le New York Times, toute personne présentant des « symptômes » de radicalisme religieux ou des opinions antigouvernementales doit être arrêtée, sans mention de procédures judiciaires. Parmi les signes évoqués, porter une longue barbe, arrêter de fumer ou de boire, étudier l’arabe et prier devant les mosquées peut rapidement vous conduire en prison.
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Nationalisé français depuis peu, Ershat a pris contact avec le ministère français des Affaires étrangères et a coupé tout contact avec sa famille en Chine pour leur sécurité. Désormais, il mise sur une prise de conscience internationale, dernier espoir selon lui pour enrayer ce qui est aujourd’hui le plus important internement de masse ethnoculturel depuis la Seconde Guerre mondiale.

Izzet, l’horreur des camps

Quand Izzet* en parle, sa mère est calme, elle ne pleure pas. « Certains y sont devenus fous, mais elle, elle n’a pas craqué », témoigne cette jeune Ouïgoure arrivée en France il y a près de quinze ans. Grâce à une lutte acharnée depuis l’Hexagone, Izzet a réussi à faire libérer sa mère, détenue pendant deux ans dans les camps et maisons d’arrêt du Xinjiang. Dès lors, la jeune femme a recueilli auprès de sa mère de précieuses informations sur le fonctionnement de ces établissements, que Pékin qualifie de « centres de formation ».
Aujourd’hui, Izzet, qui témoigne anonymement, est naturalisée française et n’est jamais retournée en Chine.
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Aujourd’hui, son seul remède est de parler. (....)

Cette destruction méthodique de l’identité musulmane va de pair avec des actes proches de la torture, ajoute Izzet. « Le plus dur pour ma mère a été de résister au froid. Là où elle était détenue, la température pouvait descendre jusqu’à moins 30 degrés l’hiver, et, tous les matins, on les obligeait à sortir une heure dans une cour fermée sur les côtés, mais ouverte au niveau du toit. Pour se réchauffer, elles étaient obligées de sautiller sans s’arrêter. Une fois de retour dans leur cellule, pas de répit, la climatisation était allumée à fond. »
« Un jour, sans savoir pourquoi, on a attaché un de ses pieds à un lit pendant quatorze jours. Elle était obligée de faire ses besoins dans un seau », précise la jeune femme. D’autres informations, recueillies notamment par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), montrent que les détenu·es sont privé·es de sommeil, de nourriture, et sont parfois forcé·es de manger du porc et boire de l’alcool, des pratiques interdites pour tout·e musulman·e pratiquant·e. Des témoignages de tortures ont également été recueillis. La mère d’Izzet y a échappé, mais n’a pas pu faire abstraction des cris dans les couloirs du camp.
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« Elle avait les pieds enchaînés 24 heures sur 24, enfermée dans une cellule qui contenait jusqu’à plus de trente femmes, rapporte Izzet. Les conditions sanitaires étaient terribles, avec parfois une douche tous les deux mois, sans aucune intimité. »
Alors qu’elle résidait en France avec son mari et ses deux filles, tous trois ayant acquis la nationalité française par naturalisation, la mère d’Izzet, qui avait gardé la nationalité chinoise, a été sommée de regagner la Chine afin de signer des papiers administratifs fin 2016. Une fois sur place, elle ne s’attendait pas à être accueillie par la police. Convoquée au commissariat, on lui confisque un temps son passeport, avant de finalement l’arrêter en janvier 2017. « Nous n’avons plus eu de nouvelles pendant six mois, on a cru qu’elle était morte », ajoute Izzet. Elle passera deux ans sous les verrous, dont un an et demi dans les camps de rééducation.
Envoyés officiellement en « formation, dans des centres d’entraînements et d’éducation », les Ouïghour·es et autres minorités musulmanes sont regroupé·es dans des camps, où elles et ils suivent une rééducation politique. « Tous les jours, on les force à réciter des chants patriotiques, à apprendre le chinois et à faire leur autocritique. Le gouvernement cherche à les transformer en bon citoyens chinois en les poussant à renier leur identité ouïghoure », explique Izzet.
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Au total, il y aurait près de 500 camps éparpillés dans la région du Xinjiang, (....)

Après avoir nié leur existence, la Chine a reconnu avoir recours à ce système de détention de masse pour lutter contre l’extrémisme religieux. Quand elles ne sont pas détenues dans les camps, les minorités musulmanes du nord-ouest de la Chine sont envoyées pour travailler dans des usines du pays, dont certaines fournissent de grandes marques mondiales comme Apple, Nike et Samsung.
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