Alors que le Canada célèbre en juin le mois de l’histoire autochtone, la diplômée de philosophie Édith Bélanger, membre de la Première Nation Wolastoqiyik Washipekuk (Malécite), n’a pas le cœur à la fête, mais plutôt l’envie de lever le poing. « Les Noirs et les Autochtones vivent deux formes d’un même racisme systémique. Les Noirs ont connu l’esclavage, l’apartheid. Les Autochtones ont connu les politiques coloniales, qui ont évolué en racisme institutionnel. Ça fait aussi mal même si c’est moins visible, donc les gens ont appris à vivre avec. » Selon elle, les mouvements se ressemblent, et leur cause s’assemble dans les rues, notamment à Toronto, où des milliers de personnes ont manifesté ces dernières semaines pour dénoncer le racisme systémique contre les Noirs et les membres des Premières Nations : « Je pense que c’est une prise de conscience collective. »
Les Autochtones s’élèvent depuis toujours contre les horreurs commises dans le passé par les puissances coloniales, la France et l’Angleterre, puis poursuivies par le Canada, comme, au XIXe siècle, les terres accaparées par les colons et les écoles religieuses financées par l’État pour assimiler les enfants des Premières Nations à la culture européenne. Pour beaucoup d’Autochtones, la brutalité policière et certaines interventions fatales des forces de l’ordre en sont un héritage.
En une semaine, deux Autochtones sont morts sous les balles policières, au Nouveau-Brunswick, une province de l’Est du pays. Chantel Moore et Rodney Levi, deux jeunes dans la vingtaine. Les deux morts font l’objet d’enquêtes. (...)
Mais il y a aussi les vidéos qui s’accumulent de récentes interventions policières musclées contre des Autochtones. Sur l’une d’entre-elles, on voit le chef de la Première Nation Chipewyan de l’Athabasca, Allan Adam, à la sortie d’un casino, être frappé à la tête et tenu au sol par des agents après leur avoir lancé des jurons et s’être montré belliqueux. La raison première de son arrestation était qu’il avait oublié de payer ses plaques d’immatriculation, une obligation annuelle au Canada. Le 2 juin, selon CBC News, un agent de la gendarmerie royale canadienne a été réaffecté à des tâches administratives après avoir utilisé la porte de sa camionnette pour renverser un homme en état d’ébriété. Des vidéos virales forment une caisse de résonance dont les Autochtones ne bénéficiaient pas par le passé. (...)
Mais les mots ne suffisent plus pour les Premières Nations : ils demandent de refonder la police. « Quand est-ce que ça se termine ? a demandé le chef autochtone Glen Hare, dans un communiqué. Comment les dirigeants autochtones peuvent-ils crier assez fort que le massacre de notre peuple par les forces de l’ordre doit cesser ? » (...)
Le racisme systémique envers les Autochtones, ce n’est « rien de nouveau sous le soleil », estime Mylène Jacoud, professeure à l’École de criminologie de l’Université de Montréal. « Le fait que les Autochtones soient plus nombreux en ville que par le passé rend le phénomène plus visible. » Elle soutient que la résolution du problème doit se traduire notamment par une reconstruction des bases du métier de policier. (...)
La voix des Premières Nations n’a peut-être jamais eu autant d’écho que cette année. Cet hiver, des manifestations en réponse à un projet d’oléoduc qui passait sur le territoire de la nation Wet’suwet’en, en Colombie-Britannique, avaient ensuite englobé des revendications plus larges contre le saccage des terres et contre les discriminations dont souffrent les Autochtones. Le pays avait suivi ces mouvements, qui avaient paralysé le trafic ferroviaire, et entendu les messages autochtones. Mais cela n’a encore pas suffi à casser les préjugés, pour Édith Bélanger. « On dirait qu’au Québec, les gens estiment que les Autochtones se plaignent pour rien. Ils disent qu’ils ne sont pas racistes et ont de la difficulté à admettre que cela existe. Il y a peu de sympathie. Pendant la révolte des Wet’suwet’en, j’entendais “Ils ne sont pas contents les Indiens, alors qu’ils ont tout”. La population allochtone pense que les Autochtones sont privilégiés. » Elle évoque notamment des clichés qui ont la vie dure. (...)
Dès son premier mandat, Justin Trudeau a évoqué la nécessaire « réconciliation » du Canada avec les Premières Nations. Il a multiplié les excuses, notamment à destination de ceux qui avaient été forcés à se rendre dans les pensionnats autochtones. Le ministre des Services aux Autochtones, Marc Miller, demande désormais une transformation du pays, changer les lois, les politiques et les pratiques coloniales envers ses Premières Nations.
Le commandant de la Gendarmerie royale canadienne en Alberta, lui, après l’avoir nié, a admis qu’il y a du racisme systémique dans ses rangs. Il avait expliqué « être allé sur Google » pour mieux comprendre le terme