Ce sera peut-être l’affaire qui marquera le quinquennat. Qui sait, celle qui pourrait faire tomber Macron ou ses collaborateurs les plus proches : l’affaire Benalla, dont les épisodes et les soubresauts sans fin ont de quoi stupéfier les plus farouches opposants au pouvoir en place.
Mais enfin, comment cet homme a-t-il pu obtenir une position aussi haute, des fonctions aussi cruciales au plus près du Président de la République et cumuler autant d’avantages et de privilèges de toutes sortes ? Droit d’entrée à l’Assemblée nationale, autorisation de port d’armes et, au bout du bout, droit d’enfreindre les règles les plus fondamentales, comme montrent la quasi-impunité dont Alexandre Benalla a pu jouir après s’être fait passer pour un policier pour mieux frapper les manifestants du 1er mai, ou encore tout récemment, les révélations sur son utilisation de passeports diplomatiques alors même qu’il avait été licencié, sous la pression médiatique.
Tous ces éléments ont déjà de quoi plonger dans des abîmes d’interrogation. Mais ils font vaciller lorsqu’on prend connaissance de la conversation que l’ancien garde du corps a eue avec Vincent Crase, gendarme lui aussi mis en examen pour avoir participé à la sortie du 1er mai et frappé à l’occasion. Dans ce dialogue révélé par Médiapart et retranscrit depuis par de nombreux médias - et pour cause -, non seulement les propos eux-mêmes, mais aussi le ton, les rires, la vulgarité, ont de quoi laisser pantois. On entend A. Benalla expliquer, hilare, que toute cette histoire l’amuse bien, que tout le monde ne peut pas se targuer d’avoir provoqué autant de remous au niveau national et d’enquêtes[1] et commissions d’enquête parlementaires à seulement 26 ans. (...)
Dans cette courte scène – la vraie cette fois, la version non scénarisée par la production -, Benalla dit tout, absolument tout de lui et de son monde : les copinages, les mensonges, le sentiment de surpuissance et d’impunité, l’amour de l’argent, l’absence de morale, le côté « petite frappe » dénué de classe, sans noblesse de cœur, celui, totalement bling-bling, d’un homme pour qui le bonheur consiste à pouvoir aller au Maroc et se faire servir par les employés locaux dans des hôtels de luxe (je développe le propos mais n’invente rien).
Alors oui, vraiment, comment a-t-« on » pu donner autant à un tel homme ? Et en si peu de temps ? Sérieusement, quelle naïveté a permis de faire confiance à une caricature dont il suffit d’entendre quelques mots pour comprendre qu’il n’est ni solide, ni sérieux, ni malin, ni fidèle ? Alors, quand on regarde rétrospectivement les images du gorille se faisant plaisir en portant comme un trophée un brassard de policier, donnant des coups de genou et de coude à des étudiants qui font la moitié de sa taille et le tiers de son poids, tout devient soudain évident. Tout était comme écrit d’avance.
Reviennent alors à la mémoire ces incroyables films de Scorsese, où les mafieux ne s’avèrent pas davantage guidés par un hypothétique code de l’honneur qu’ils ne font preuve de pragmatisme et de froideur devant l’altérité, mais se montrent simplement bêtes, bêtes à pleurer, hargneux, imbus d’eux-mêmes et capables de se tirer une balle dans le pied sur un coup de sang. (...)
la révélation d’un contrat passé entre lui, encore à l’époque conseiller de l’Élysée, V. Crase et sa société Mars (nom donné en hommage à Jupiter, cela non plus ne s’invente pas), avec un milliardaire russe pour assurer sa sécurité ne peut qu’apporter une touche encore plus sordide au scénario, déjà peu glorieux, de Magouilles et compagnie. Évidemment, la question qui se pose est celle de la connaissance, voire d’une éventuelle complicité au sommet de l’État.
Rien à faire, cette affaire est terrible pour le pouvoir en place. Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es, semble-t-elle nous dire. Et si cet adage est juste, Macron serait ainsi à la tête d’une sorte de bande très mal organisée de caïds auxquels ne manquent que dents et chaînes en or pour briller en société à leur juste mesure. Non, les costumes élégants, les diplômes prestigieux, les références à de grands philosophes et les citations de romans classiques n’y feront rien : Macron s’inscrit dans la droite ligne des Chirac, Balkany et Sarkozy tels qu’ils ont été racontés dans le livre French Corruption. Évidemment, ce fonctionnement clanique d’une oligarchie se prélassant dans l’autosatisfaction, le cynisme et l’impunité est à mettre en regard de la violence qui s’abat sur la population qui manifeste depuis désormais plus de 4 mois.
De ce point de vue, l’affaire Benalla agit comme un révélateur de la nature du pouvoir exécutif. Elle interroge aussi sur le traitement réservé à certains, à certains seulement. (...)