L’Afghan espérait « trouver la lumière » en Angleterre, un emploi qui sortirait de la misère les siens restés au pays. Il est mort il y a un an dans le naufrage de Calais. Mediapart a retrouvé sa famille à Kaboul.
Shapor Maivand est « désolé ». Si « désolé » qu’il voudrait soudain n’avoir jamais accepté cette rencontre qui bouscule sa pudeur et le code pachtoune : « Venez, on va discuter dans le salon mais je suis désolé, il n’y aura pas notre mère, ni la femme de mon frère. Nos traditions ne le permettent pas. Vous pouvez parler aux hommes, pas aux femmes. »
Il aimerait aussi avoir réponse à nos questions, ému de nous voir assis sur les tapis afghans autour d’un minuscule radiateur électrique – « Vous avez fait tout ce chemin depuis la France pour nous retrouver » –, mais à vrai dire, il ne sait plus grand-chose de la vie de son frère cadet, Ahmed Didar, depuis que les routes de l’exil les ont séparés. Ni lui, ni personne dans la famille.
Et c’est peut-être mieux de ne pas tout savoir pour avancer dans le deuil, dépasser la perte de ce frère mort à des milliers de kilomètres de l’Afghanistan, noyé dans la Manche avec ses rêves de vie meilleure qui devait profiter à tout l’immeuble de Gozargah, ce quartier de Kaboul où la guerre les a enracinés après les avoir arrachés du berceau tribal de Wardak. (...)
À 3 h 30, à la panique d’un passager qui se trouve « dans l’eau », une opératrice du Cross rétorque, selon Le Monde : « Oui, mais vous êtes dans les eaux anglaises. » Puis elle lâche en aparté : « Ah bah t’entends pas, tu seras pas sauvé. J’ai les pieds dans l’eau, bah… je t’ai pas demandé de partir. » Dix heures plus tard, un pêcheur découvre à la surface de l’eau, en territoire français, un rafiot dégonflé et une quinzaine de corps. Une douzaine encore sera repêchée, seules deux personnes survivront… (...)
« C’est le premier fils à être parti à l’étranger après ses études. Il voulait devenir enseignant, docteur, avocat. Il disait tous les jours : “Je dois me rendre utile au pays.” Pour qu’il puisse migrer, on a vendu une terre de notre père, il fallait de l’argent. » (...)
Ahmed ne racontait rien de « l’enfer » à travers la forteresse Europe ou alors des bribes, ni de sa marche avec des Irakiens et des Syriens, des familles qui pourraient être la sienne. Il voulait protéger les siens, ne pas les inquiéter, les sortir de la damnation afghane. Le peu d’argent qu’il gagnait, il l’envoyait au pays.
« Quand il appelait, cela ne durait pas longtemps, il disait toujours : tout va bien, Dieu merci. Il ne me donnait pas de précisions. Il me demandait “comment va ma femme, ma fille de 7 mois et madar [mère en dari – ndlr] ?”. »
Une semaine avant le naufrage, il a appelé ses parents pour leur annoncer qu’il allait travailler en Angleterre, « trouver la lumière », « qu’il n’y avait pas d’avenir en Italie et en France ». Ce sera son dernier appel. Les jours suivants, sa famille tombe sur son répondeur. Jusqu’à l’effroi (...)
Shapor ne veut pas être pris en photo « pour ne pas avoir de problème avec les talibans » : « On n’a pas le choix de quitter l’Afghanistan, on est en danger ici, ce n’est pas une vie, les gens n’ont plus d’argent, ils n’arrivent même plus à s’acheter un pain. »
La famille a fui Wardak il y a huit ans, car la maison était sur la ligne de combats entre les fondamentalistes islamistes et l’armée afghane. « Elle a été détruite par les roquettes. » Il a fallu repartir de zéro, rejoindre les cortèges de déplacés internes. Prendre la route de l’exil est devenu l’unique horizon des fils. Quitte à en mourir.
Depuis un an, une voix hante les nuits de Shapor Maivand. C’est Ahmed, son frère, qui hurle : « À l’aide ! On est en train de mourir. »