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À l’approche des élections, les assassinats et les attentats contre le mouvement social se multiplient en Colombie
Article mis en ligne le 9 mars 2022

À quelques jours des élections législatives du 13 mars et des présidentielles de mai, et quelques mois à peine après des mobilisations sociales historiques, la Colombie fait face à une dramatique recrudescence de la violence.

Les attentats ont été revendiqués par des groupes répondant aux noms de « Front 28 » et « Front 10 » des « FARC-EP », en référence aux FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), mouvement de guérilla marxiste née en 1964, censée avoir déposé les armes [1]. Mais s’agit-il vraiment des héritiers de la guérilla ?

Le mois de janvier 2022 s’est ainsi achevé avec un lourd bilan : 13 leaders sociaux et 3 ex-combattants signataires des accords de paix assassinés, 13 massacres, 24 homicides, 98 menaces de morts, 58 tentatives d’homicides, 25 dénonciations de harcèlement politique, 17 disparus et 16 déplacements massifs dans plusieurs départements du pays. De manière générale, la violence contre le mouvement social en Colombie a augmenté depuis les accords de paix de 2016.

L’Arauca, département de l’est de la Colombie, est en tête de ce macabre décompte avec 67 morts en un mois. Ivan Duque, le président colombien, a envoyé deux bataillons militaires dans cette région déjà hautement militarisée et s’est déplacé en personne dans l’Arauca pour passer les troupes en revue sous l’œil des caméras. Selon Sonia Lopez, directrice de la Fondation Joel Sierra de défense de droits humains, « l’État colombien se présente comme neutre dans un conflit entre bandits, alors qu’il est le premier responsable ». La présence de multinationales pétrolières comme la OXY en Arauca a provoqué le déplacement des paysans sans leurs donner d’alternative ni de dédommagements conséquents. Selon Dixon Torres, un des paysans ayant perdu ses terres aux profits de la compagnie, « le problème en Colombie, ce ne sont pas les guérillas ce sont les inégalités sociales ». (...)

Une guerre sans fin

Le département d’Arauca est connu pour ses organisations communautaires. Depuis 1963, la coopérative Coagrosarare s’occupe de la production agraire, incluant un abattoir dans cette région d’élevage, et des dizaines de magasins communautaires distribuant la production. À Saravena, ville de 50 000 habitant.es, les services de distribution d’eau et d’assainissement urbain sont assurés depuis plus de trente ans par ECAAAS, une entreprise communautaire contrôlée par les habitant.es., qui fournit aussi depuis deux ans les maisons en gaz. À ce réseau de coopératives s’ajoutent des associations locales et des médias communautaires. (...)

Dans l’Arauca, la guerre n’a jamais cessé. Il existe aujourd’hui de nombreuses organisations qui répondent au nom de FARC. Connue comme la plus vielle guérilla d’Amérique latine, les Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du Peuple (FARC-EP), ont signé un accord de paix avec le gouvernement colombien en 2016. Le terme de « dissidences » est alors apparu pour nommer les troupes restées en arme qui refusent la réincorporation à la vie civile, soit par désaccord sur l’accord de paix, soit par manque de confiance en ses conditions d’application.

Alors que les FARC signataires de l’accord de paix ont constitué un parti politique en 2016, une partie d’entre elles ont repris les armes en 2019, avec à leur tête Ivan Marquez, ex-négociateur en chef de l’accord de paix. (...)

À ce tableau il faut ajouter l’Armée de libération nationale (ELN), guérilla d’inspiration castriste fondée également en 1964, très présente en Arauca. Le gouvernement colombien a mis fin unilatéralement au dialogue de paix avec l’ELN en 2019.

Le récit du gouvernement, relayé massivement par divers médias, comme Le Monde en France, explique qu’il s’agirait d’une guerre entre certains secteurs de la guérilla des FARC et la guérilla de l’ELN pour le contrôle des routes du narcotrafic. Cependant de nombreux indices laissent croire que ce sont les organisations sociales et leurs projets qui sont dans la ligne de mire. (...)

Les organisations sociales s’étaient concrètement positionnées contre la production de feuille de coca en en éradiquant la culture, sans aide gouvernementale et en mettant en place des cultures alternatives. C’est avec l’aide des coopératives de productions agricole de plantain, de cacao et d’élevages que l’économie de la région est parvenue à se débarrasser de ce fléau. Ironie du sort, en 2019 le gouvernement Duque, en compagnie de l’ONU, a déclaré le département d’Arauca libre de la culture de coca et a tenté de s’attribuer cette victoire. (...)

Quant au trafic, les données émises depuis Washington confirment que 90 % de la cocaïne qui arrive aux États Unis via l’océan Pacifique ou les routes de l’ouest de Caraïbes a pour source première la Colombie. La fabrication de la pâte base est un processus artisanal réalisé par des paysans, tandis que la production de la cocaïne se fait dans des laboratoires sous contrôle de réseau de narcotrafic. Cette différenciation est importante puisque l’essentiel de l’effort de lutte contre le narcotrafic se fait contre la paysannerie, qui bien qu’elle constitue le point d’origine de la chaîne en est le maillon le plus faible et bénéficie le moins de ce commerce.

Il semble pourtant improbable que le motif principal de la confrontation actuelle soit la production ou le trafic de drogue, presque insignifiant dans la région. Cette guerre entre narcotrafiquants pourrait bien être un écran de fumée afin de dissimuler une attaque contre les mouvements sociaux. (...)

Le porte-parole des mouvements paysans d’Arauca, Adelso Gallo, a ainsi été emprisonné en 2020, accusé de faire la promotion des intérêts politique de l’ELN dans le mouvement social. Son mouvement, une organisation légale avec pignon sur rue, le Congrès des Peuples, a dénoncé l’affaire comme un montage judiciaire visant à délégitimer les mobilisations sociales. C’est le cas aussi de José Murillo qui s’oppose aux plans de développement de l’entreprise pétrolière OXY sur son territoire en exigeant le respect des coopératives de la région. Tous deux sont maintenant en liberté, la juge saisie de l’affaire ayant jugé trop restrictive une détention préventive face aux preuves présentées.