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343, un manifeste détourné
Guy Konopnicki
Article mis en ligne le 5 novembre 2013

Otage d’un débat totalement détourné, n’ayant pu m’exprimer que sur les réseaux sociaux, je revendique sans aucune honte ma démarche. Hostile à la pénalisation des clients de prostituées, j’avais lancé l’idée d’un manifeste, pour provoquer le débat. Il s’agissait de montrer, comme nous l’avions fait dans Marianne au moment des lois Sarkozy sur le racolage, que la répression enferme les prostituées pour le plus grand profit des mafias du proxénétisme.

La concurrence étant ce qu’elle est, Causeur s’est empressé de nous griller et donc de lancer, le manifeste des 343 « salauds ». Certains signataires disposant d’un accès permanent aux plateaux de télévision s’en sont saisis pour revendiquer le droit au sexe marchand, ce qui nous ferait vraiment passer pour des salauds. D’autant que le titre, ajouté par Causeur, Touche pas à ma pute, introduit un possessif. Non, je ne demande pas à disposer de « ma » pute, ce serait évidemment odieux.

Il s’agit bien évidemment d’autre chose. Des mouvements féministes et des parlementaires veulent mettre en place un arsenal judiciaire sanctionnant non plus le proxénétisme mais la relation obscure des hommes et de leur désir. Le moment où, quelque chose les mène à accepter ou même à solliciter une passe les transformerait en criminels. Jusque-là nous connaissions comme coupables, le souteneur vivant de la vente des « prestations » et ses complices, hôteliers, tenanciers et, pire encore, les trafiquants de chair fraiche. La loi proposée en ajoute donc un autre, le micheton. Ce faible incarnerait donc la force brutale du sexe masculin…

Le débat s’installe sur le terrain de la morale, non sur celui du droit et de la répression du crime. Ce péché que l’on veut pénaliser, je reconnais, avec d’autres, que je l’ai commis. Les circonstances, l’époque et les lieux ne regardent personne. Etait-ce la curiosité, la fascination pour un univers secret, la fréquentation des rues jusqu’au bout de la nuit ou encore la poursuite d’une quête littéraire, le goût des Fleurs du mal, ou, bien après Baudelaire, le désir de suivre Roger Vailland, Georges Simenon et tant d’autres. Qu’importe ! Légiférer sur la part obscure des hommes, prétendre la normaliser pour abolir la prostitution renvoie à ces projets grandioses dont les effets furent toujours épouvantables.

Avons nous, déjà, oublié ce que fut le prix d’une prétendue abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme, systématiquement doublée au passage, d’une interdiction totale de l’exploitation sexuelle des femmes ? Et l’on prétend abolir la prostitution dans un monde plus que jamais soumis à la violence des rapports marchands ! En fait d’abolition, l’esprit d’une telle loi n’est que celui de la prohibition. Nous connaissons les résultats, pour l’alcool aux Etats-Unis comme pour le cannabis aujourd’hui : la prohibition construit partout et toujours le pouvoir des mafias. Les prostituées sont des filles réduites à l’esclavage, d’autant plus soumises à la terreur, qu’elles sont, le plus souvent, des étrangères clandestines. Leurs macs étant aussi leurs dealers elles sont doublement dépendantes.

Les « abolitionnistes » s’accrochent à l’illusion d’une extinction de la traite et du proxénétisme par la pénalisation des clients. La peur de l’amende et du scandale asséchant le marché, le trafic de femmes cesserait miraculeusement… Comme si une amende supplémentaire pouvait réguler les fantasmes et les désirs, éteindre la misère sexuelle et bouleverser les comportements. Si d’aventure, la pénalisation est mise en œuvre, la police fera bien quelques descentes, dans ces zones sordides, à la périphérie des villes.

Dans le meilleur des cas, on arrêtera quelques pauvres types en flagrant délit dans les camionnettes ou les caves des cités. Mais qu’adviendra-t-il des filles interpellées à l’occasion ? Elles auront plus de chances d’être expulsées comme étrangères que de se voir offrir une formation, un travail et un logement. Mais les proxénètes et les bandes mafieuses sortiront indemnes de ces opérations. Les prostituées ne pourront pas plus qu’hier témoigner contre leurs exploiteurs. On les aura rendues un peu plus clandestines, plus que jamais soumises à la violence des mafieux. (...)