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La revue des medias (INA)/Ma source et moi - épisode 10/11
Orange pressée : le rescapé de France Télécom et la fabrique des suicides
#managementToxique #Source #Témoin #journalisme
Article mis en ligne le 21 mai 2026
dernière modification le 19 mai 2026

En 2009, Bernard Nicolas commence à enquêter sur le management toxique à France Télécom après sa rencontre avec Vincent, trentenaire brisé par son expérience au sein de l’entreprise. Son fardeau est si lourd, son objectif si net, qu’il accepte de passer du statut de source à celui de témoin.
Mathieu Deslandes

Une source se protège, cela va de soi, et le secret qui l’entoure doit être un rempart infranchissable. Un témoin, au contraire, trouve un intérêt à s’exposer. Ce sont deux types d’implications dans la divulgation d’une information, deux logiques bien distinctes avec lesquelles le journaliste doit composer. Il arrive aussi que la frontière entre ces deux statuts, si nette en théorie, le soit bien moins dans la pratique. Et qu’une source, pour atteindre plus efficacement son objectif, accepte de devenir témoin. C’est ce qu’a expérimenté Bernard Nicolas au cours de cette enquête.

« Il faut parfois franchir des frontières pour qu’une source accepte de vous rencontrer, et négocier pendant des mois pour la convaincre de vous parler. Avec Vincent, c’était tout le contraire. Il est arrivé un matin dans mon bureau et j’avais l’impression qu’il ne s’arrêterait jamais de parler. (...)

C’était un salarié surinvesti, du genre à se relever la nuit pour étudier des brevets, qui avait failli se suicider après avoir résisté pendant quatre ans à un harcèlement à peine croyable. (...)

Les dirigeants de France Télécom voulaient obtenir 22 000 départs en trois ans, mais comme près de 70 % du personnel bénéficiait du statut de fonctionnaire, un plan social était impossible à mettre en place. Alors ils avaient joué aux apprentis sorciers. Ils avaient décrété « le changement » et formé des milliers de cadres à des techniques de manipulation pour « faire accepter le changement » autour d’eux, c’est-à-dire pousser leurs collègues à aller voir ailleurs (...)

« Il a accepté de témoigner face caméra. Parce qu’il considérait qu’il n’avait plus rien à perdre » (...)

Des articles avaient commencé à relayer des tracts syndicaux qui décrivaient des dysfonctionnements au sein de France Télécom, et la presse régionale s’était fait l’écho de suicides de plusieurs agents. Mais en me racontant son histoire, Vincent m’éclairait sur ce qui s’était passé. Ce qu’il me décrivait, c’était un système.

Je l’ai raccompagné et j’ai étudié les éléments qu’il m’avait apportés. Trois jours après, je l’ai rappelé : « Monsieur, mon enquête commence aujourd’hui. » Il est revenu. Quand j’ai vu son regard, je me suis demandé si j’avais été l’un des premiers à l’écouter vraiment, et à donner du crédit à ce qu’il racontait. On a décortiqué ensemble les documents les plus importants. Il m’a ensuite mis en contact avec d’autres salariés victimes de ces mêmes méthodes.

Au bout d’un mois de travail, je me suis dit que son récit et les documents qu’il m’avait transmis constituaient le socle d’un documentaire (« France Télécom, malade à en mourir », 2010). (...)

Quand le livre est paru (Ils ont failli me tuer de Vincent Talaouit et Bernard Nicolas, Flammarion, 2010), il m’a dit que ça lui avait fait du bien, que ça l’avait aidé à sortir de l’enfermement mental dans lequel il se trouvait. Il avait 38 ans, il venait d’être reconnu « invalide ». Cette expérience l’avait complètement brisé.

Par la suite, on est restés assez proches. (...)

En 2019, quand le procès de France Télécom est arrivé, auquel Vincent devait être partie civile, il s’est aperçu qu’il n’avait plus d’avocat. Je lui ai présenté quelqu’un. Le tribunal a condamné les dirigeants de France Télécom pour « harcèlement moral institutionnel » — une condamnation confirmée en appel et, en 2025, par la Cour de cassation. (...)

Notre dernier sujet de préoccupation : la nouvelle vague de suicides qui se profile chez Orange. »