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Edgar Morin , Johannesburg 2002, Libération, le 26 août 2002
EDGAR MORIN - Pour une Politique de l’Humanité
#EdgarMorin
Article mis en ligne le 1er juin 2026

Ne faut-il pas nous défaire du terme de développement, même amendé ou amadoué en développement durable, soutenable ou humain ?

L’idée de développement a toujours comporté une base technique-économique, mesurable par les indicateurs de croissance et ceux du revenu. Elle suppose de façon implicite que le développement techno-économique est la locomotive qui entraîne naturellement à sa suite un « développement humain » dont le modèle accompli et réussi est celui des pays réputés développés, autrement dit occidentaux. Cette vision suppose que l’état actuel des sociétés occidentales constitue le but et la finalité de l’histoire humaine.

Le développement « durable » ne fait que tempérer le développement par considération du contexte écologique, mais sans mettre en cause ses principes ; dans le développement « humain », le mot humain est vide de toute substance, à moins qu’il ne renvoie au modèle humain occidental, qui certes comporte des traits essentiellement positifs, mais aussi, répétons-le, des traits essentiellement négatifs.

Aussi le développement, notion apparemment universaliste, constitue un mythe typique du sociocentrisme occidental, un moteur d’occidentalisation forcenée, un instrument de colonisation des « sous-développés » (le Sud) par le Nord. Comme dit justement Serge Latouche, « ces valeurs occidentales [du développement] sont précisément celles qu’il faut remettre en question pour trouver solution aux problèmes du monde contemporain » (le Monde diplomatique, mai 2001).

Le développement sans qualités

Le développement ignore ce qui n’est ni calculable ni mesurable, c’est-à-dire la vie, la souffrance, la joie, l’amour, et sa seule mesure de satisfaction est dans la croissance (de la production, de la productivité, du revenu monétaire). Conçu uniquement en termes quantitatifs, il ignore les qualités : les qualités de l’existence, les qualités de solidarité, les qualités du milieu, la qualité de la vie, les richesses humaines non calculables et non monnayables ; il ignore le don, la magnanimité, l’honneur, la conscience. Sa démarche balaie les trésors culturels et les connaissances des civilisations archaïques et traditionnelles ; le concept aveugle et grossier de sous-développement désintègre les arts de vie et sagesses de cultures millénaires.

Sa rationalité quantifiante en est irrationnelle lorsque le PIB (produit intérieur brut) comptabilise comme positive toute activité génératrice de flux monétaires, y compris les catastrophes comme le naufrage de l’Erika ou la tempête de 1999, et lorsqu’il méconnaît les activités bénéfiques gratuites.

Le développement ignore que la croissance techno-économique produit aussi du sous-développement moral et psychique : l’hyperspécialisation généralisée, les compartimentations en tous domaines, l’hyperindividualisme, l’esprit de lucre entraînent la perte des solidarités. L’éducation disciplinaire du monde développé apporte bien des connaissances, mais elle engendre une connaissance spécialisée qui est incapable de saisir les problèmes multidimensionnels et elle détermine une incapacité intellectuelle de reconnaître les problèmes fondamentaux et globaux.

Le développement considère comme bénéfique et positif tout ce qui est problématique, néfaste et funeste dans la civilisation occidentale sans pour autant comporter nécessairement en lui ce qu’il y a de fécond (droits humains, responsabilité individuelle, culture humaniste, démocratie).

Une menace d’anéantissement (...)

Nous avons besoin, non de continuer, mais d’un nouveau commencement.

Solidariser la planète (...)

Comment adviendrait une telle réforme, qui suppose une réforme radicale des systèmes d’éducation, qui suppose un grand courant de compréhension et de compassion dans le monde, un nouvel évangile, de nouvelles mentalités ?

Le dépassement de la situation nécessiterait une métamorphose tout à fait inconcevable. Toutefois cette constatation désespérante comporte un principe d’espérance ; on sait que les grandes mutations sont invisibles et logiquement impossibles avant qu’elles apparaissent ; on sait aussi qu’elles apparaissent quand les moyens dont dispose un système sont devenus incapables de résoudre ses problèmes. Ainsi, pour un éventuel observateur extraterrestre, l’apparition de la vie, c’est-à-dire d’une nouvelle organisation plus complexe de la matière physico-chimique et dotée de qualités nouvelles, aurait été d’autant moins concevable qu’elle se serait produite dans les tourbillons, les tempêtes, les orages, les éruptions, les tremblements de terre.


crédit image : Taste of Cinema, Public domain, via Wikimedia Commons