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RFI
Contestation en Albanie : cette crise illustre « la fracture entre classe politique et société civile »
#Albanie #Trump #resistance
Article mis en ligne le 10 juin 2026

Depuis plus d’une semaine, la « révolution des flamants roses » prend de l’ampleur en Albanie. En cause : un méga-projet de complexe touristique de luxe à environ quatre milliards de dollars, porté par Jared Kushner et Ivanka Trump, sur l’île de Sazan et la lagune de Narta, deux sanctuaires écologiques majeurs de l’Adriatique. Entre intimidation, passe-droits législatifs et soupçons de corruption, ce dossier cristallise la colère des citoyens face aux dérives autoritaires du Premier ministre Edi Rama. Entretien avec Miguel Roán, docteur en science politique et spécialiste des Balkans.

Miguel Roán : L’Albanie connaît des mobilisations depuis un peu plus d’une semaine contre un méga-projet d’aménagement urbain prévu sur la péninsule de Zvërnec, qui englobe l’île de Sazan et la lagune de Narta, à proximité de Vlora. C’est l’une des zones les plus précieuses du pays sur le plan écologique, liée au delta du fleuve Vjosa, considéré comme le dernier grand fleuve sauvage d’Europe. Ces mobilisations ont été baptisées la « révolution des flamants roses », en référence aux oiseaux qui peuplent la lagune. Mais ce mouvement dépasse largement la question environnementale. Il s’agit de la première grande mobilisation civique indépendante de l’Albanie contemporaine : non-partisane, transversale, portée par des jeunes, des professionnels, des riverains et des organisations écologistes. Elle s’oppose aussi bien au parti du Premier ministre Edi Rama qu’à celui de l’opposition. Le déclencheur a été l’arrivée des excavatrices, lorsque des agents de sécurité privée ont usé de violence contre des leaders de la contestation sous les yeux passifs de la police. (...)

De quelle manière le gouvernement d’Edi Rama a-t-il modifié les règles pour donner le feu vert à ce projet contesté ?

Cette zone bénéficiait d’un statut de « paysage protégé » depuis 2004 et d’une loi sur les aires protégées depuis 2017. Une nouvelle loi, entrée en vigueur en 2024 et initialement conçue pour satisfaire aux critères européens, a intégré des clauses d’exception pour motif « d’intérêt économique ». Pour beaucoup de citoyens, ce projet symbolise les problèmes structurels qui rongent l’Albanie depuis des années. (...)

Au Kosovo, en Serbie, en Bosnie ou en Macédoine du Nord, la concentration du pouvoir a augmenté de manière exponentielle ces quinze dernières années, tandis que les indicateurs de démocratie et de liberté de la presse se dégradaient. (...)

La mobilisation peut-elle faire plier Edi Rama ?

Des concessions sont possibles, mais Edi Rama a investi un capital politique trop immense pour faire vraiment machine arrière. Les manifestations sont significatives, mais n’atteignent pas un volume critique suffisant pour menacer son gouvernement. Le revers de ce mouvement transversal, c’est qu’il ne peut être récupéré par aucun parti au niveau institutionnel. C’est le même problème qu’en Serbie : une grande mobilisation populaire, mais une immense difficulté à la traduire en force politique capable de rivaliser avec le pouvoir en place. Cette crise met en lumière la fracture totale qui existe dans les Balkans entre la classe politique et la société civile, et l’incapacité de cette dernière à se structurer pour défendre l’intérêt général.