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Altermidi/Cette semaine à Gaza :
Une patrie de tentes
#Israel #Gaza #Cisjordanie #genocide #famine #tortures #cessezleFeu #solidarites #SUMUD
Article mis en ligne le 9 juin 2026
dernière modification le 8 juin 2026

À la fin du mois de mai 2026 Abu Amir écrivait :

« La guerre contre Gaza commence désormais à prendre les contours d’un vaste projet stratégique qui redéfinit la géographie, la population et la politique à l’intérieur de la bande de Gaza d’une manière sans précédent depuis des décennies. Avec l’intensification des discussions au sein des milieux israéliens autour de l’élargissement de ce que l’on appelle la « ligne jaune », et avec l’augmentation des indicateurs d’un contrôle militaire direct sur la majeure partie du territoire du secteur, la région semble se trouver face à un moment charnière susceptible de redéfinir entièrement l’avenir de Gaza. Les estimations circulant dans les médias israéliens et dans les centres d’évaluation sécuritaire indiquent qu’Israël s’oriente vers l’imposition d’un contrôle effectif sur entre 85 % et 90 % de la superficie de la bande de Gaza, ce qui signifie, en pratique, que la guerre est entrée dans une nouvelle phase dépassant l’idée d’opérations militaires temporaires pour tendre vers une tentative de production d’une réalité géographique et sécuritaire durable.

Le véritable danger ne réside pas seulement dans l’ampleur du contrôle militaire, mais aussi dans la nature des transformations qui l’accompagnent. Israël n’agit plus aujourd’hui selon la logique d’une invasion temporaire, mais selon celle de l’imposition de faits accomplis dont il sera difficile de revenir en arrière à l’avenir. (...)

Il existe une véritable crainte de voir Gaza se transformer en une région isolée et fragmentée soumise à un système permanent de surveillance sécuritaire, de sorte que les Palestiniens qui y vivent deviennent simplement des regroupements humains assiégés dépendant entièrement de l’aide et du contrôle israélien. Ce scénario ne menace pas seulement la dimension humanitaire, mais menace également l’identité politique et nationale de la région. Car la reconfiguration de la géographie signifie nécessairement la reconfiguration de la politique, de l’économie et de la société.

Par ailleurs, la poursuite de la guerre sous cette forme crée une réalité psychologique et sociale extrêmement dangereuse à l’intérieur de la société gazaouie. (...)

Au début, je pensais que mon travail se limitait à évaluer les besoins, fournir de l’aide et coordonner les efforts humanitaires. Mais au fil des jours, j’ai découvert que c’était bien plus que cela. J’entrais dans les camps en tant qu’employé ou bénévole, et j’en ressortais comme membre d’une grande famille dont les tentes s’étendaient à perte de vue. Chaque camp ressemblait à une petite ville née dans l’urgence. De longues rangées de tentes serrées les unes contre les autres, des ruelles étroites façonnées par les pas des déplacés, et des enfants qui tentaient de transformer le sable en terrain de jeu et les morceaux de tissu en petits rêves. Entre chaque tente se cachait une histoire entière qui méritait d’être racontée.

Je me souviens parfaitement de la première fois où je suis entré dans l’un des grands camps du sud de Gaza. Le soleil était brûlant et le vent soulevait d’épais nuages de poussière. Je m’attendais à ne trouver que des visages fatigués et en colère, mais j’ai été surpris par le nombre de sourires qui résistaient à tout. Une femme âgée était assise devant sa modeste tente et m’invitait à partager un thé, comme si elle m’accueillait dans la maison qu’elle avait dû abandonner derrière elle. Un petit garçon courait pieds nus entre les tentes en riant aux éclats, comme s’il n’avait jamais entendu le rugissement des avions de guerre.

Avec le temps, les camps ont cessé d’être de simples lieux que je visitais ; ils sont devenus des étapes quotidiennes où je retrouvais de nouveaux amis. (...)

Je regardais les enfants courir entre les tentes et je me demandais d’où ils tiraient cette extraordinaire capacité à être heureux. Ils inventaient leurs propres jeux et créaient un monde parallèle où la guerre n’avait pas sa place. Dans leurs yeux, je voyais une détermination remarquable à vivre, comme s’ils adressaient au monde un message silencieux : Gaza est encore capable de faire naître l’espoir.

La relation qui s’est créée entre les habitants des camps et moi n’était pas une relation professionnelle. Avec le temps, elle est devenue un lien profondément humain. Ils attendaient mes visites quotidiennes avec impatience, et j’attendais de les retrouver avec le même enthousiasme. (...)

ces gens tenaient à emporter leurs souvenirs partout avec eux. Ils reconstruisaient leur communauté à l’intérieur du camp, tente après tente, relation après relation. Au fil des mois, les camps sont devenus pour moi un véritable miroir de Gaza. J’y ai vu la douleur, mais aussi la patience. J’y ai vu les larmes, mais aussi les sourires. J’y ai vu les pertes, mais aussi une volonté indestructible. Je ne visitais plus les camps uniquement pour évaluer les besoins ; j’y allais pour y puiser de la force. Je pensais apporter quelque chose aux habitants, mais je repartais toujours avec bien davantage que ce que j’avais offert. Je revenais chargé de leçons de patience, de foi et d’une incroyable capacité à s’accrocher à la vie. C’est pourquoi, lorsqu’on me demande aujourd’hui de parler des camps, je ne parle pas des tentes, des routes sablonneuses ou des files d’attente. Je parle des êtres humains. Je parle des visages qui sont devenus une partie de ma mémoire, des enfants qui m’ont appris la signification de l’espoir, des mères qui m’ont appris le sens du sacrifice et des anciens qui ont préservé l’histoire de leur terre malgré tout.

Je parle d’une petite patrie construite par des déplacés avec du tissu, de la patience et de l’amour. Une patrie temporaire dans sa forme, mais éternelle dans la mémoire.

Une patrie appelée le camp. »


crédit image : Jaber Jehad Badwan, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons