Depuis le 7-Octobre, la France a accueilli 260 Palestiniens sur son territoire. Ces derniers tentent de se reconstruire, loin d’une guerre qui les poursuit encore aujourd’hui, avec l’espoir de retrouver un jour leurs proches vivants et leur terre natale.
Villejuif, Rennes, Bordeaux.– Tous les jours, Noura Hilies regarde qui est mort. « Pour vous, en Occident, ce sont des chiffres. Pour nous, ce sont des êtres humains. » Elle vient de raccrocher avec une de ses amies à Gaza, qui lui a raconté l’histoire de la fille d’une voisine devenue orpheline et muette, après avoir été la seule rescapée du bombardement de leur abri.
Elle a aussi échangé avec sa sœur blessée par un quadricoptère israélien venu la transpercer sous la tente de fortune où elle s’abrite avec leur frère à Deir el-Balah, dans le centre de l’enclave. Noura Hilies se retient de pleurer. Devant les enfants, elle met un point d’honneur à garder le sourire mais, au fond d’elle, « c’est comme si [elle était] morte ».
« Après ce que j’ai vécu, je n’ai plus goût à rien. On peut me mettre dans un palais, plus rien ne m’impressionne », dit la jeune femme, originaire du nord de Gaza. Dans l’appartement où la famille est hébergée par la municipalité communiste de Villejuif, elle s’affaire en cuisine tandis que les enfants jouent avec des pièces de monnaie et un dinosaure en plastique. Hamza a 8 ans, Ronza, 4.
Noura est contente de recevoir de la visite. Elle a préparé le gâteau préféré de son mari, Bassam Chahine, une figure de Gaza. Chef du service de pneumologie de l’hôpital Al-Shifa à Gaza City, le plus gros hôpital de l’enclave palestinienne anéanti par l’armée israélienne, vice-doyen de la faculté d’Al-Azhar, où il enseignait la médecine, il a été tué le 11 novembre 2023 dans le bombardement de la maison où ils s’étaient réfugiés après un énième déplacement.
Tous les jours, Ronza l’appelle par la fenêtre : « Papa, quand reviens-tu du paradis ? », demande-t-elle, en secouant ses nattes, comme cet après-midi de pluie battante. Son frère, lui, a compris qu’il ne reviendra jamais. Avec leur mère, ils sont des miraculés.
Ils ont été extraits, vivants, des décombres. Tandis que Bassam dormait au rez-de-chaussée avec les oncles et tantes, Noura avait monté les enfants à l’étage. Épuisée, elle s’était endormie contre eux. C’est ce qui les a sauvés.
La maison a été pulvérisée pendant leur sommeil. Noura a eu un pied cassé, le tympan droit éclaté. Hamza a été extirpé, indemne. Ronza a eu de multiples blessures, la plus grave étant une fracture du fémur mal consolidée à Gaza, où les structures de santé ont été anéanties par Israël.
Des enfants dans la guerre
Elle est l’une des dix-sept enfants accueillis par la France pour être soignés dans ses hôpitaux, après un parcours du combattant qui a conduit la famille de Gaza à l’Égypte, puis à la banlieue parisienne. (...)
Après quatre mois sous le feu israélien, six mois d’errance en Égypte, la famille est arrivée à Villejuif, où un réseau de solidarité adoucit la brutalité de l’exil et de la tragédie innommable (...)
« Gaza n’est plus que cendre et le monde regarde le génocide de mon peuple comme si c’était un spectacle », dit Noura.
Elle ne s’habitue pas à la France, même si elle en apprend la langue, comme les enfants, scolarisés dans une école qui accueille les primo-arrivant·es, à une vingtaine de minutes à pied de la maison. Cela la force à sortir, à ne pas rester entre quatre murs à broyer du noir. Leur régularisation est en cours.
Elle devrait se réjouir mais elle n’y arrive pas. « Nous sommes détruits. » (...)
« Je regarde toutes les heures ce qu’il se passe à Gaza. On entend que beaucoup de gens meurent », dit Tareq, qui affirme que parmi ses proches – famille et amis –, plus de cent personnes ont déjà été tuées par Israël. « On souffre en regardant les infos. On ne peut pas oublier. Ça fait plus d’un an et la guerre n’appartient toujours pas au passé. »
Face à ce constat, l’homme joue nerveusement avec le sachet de sucre posé sur la table. Puis ajoute que « Gaza ne compte pas pour les pays arabes ». « Que peut-on attendre d’eux, sérieusement ? Qu’ils bombardent Israël pour nous défendre ? »
Cette fois-ci, juge-t-il, Israël veut « tuer tout le monde ». Il évoque les guerres de 2008, 2012, 2014 et 2021. « Ils n’ont pas réussi à détruire Gaza à ce moment-là. Ils le font aujourd’hui. »
Les attaques du Hamas le 7 octobre 2023, qu’il précise condamner et dont il interroge « les résultats », auront été un « prétexte » pour justifier cette destruction massive. Beaucoup, selon lui, savaient que les pays d’Europe « ne se bougeraient pas » pour Gaza. « Le monde a oublié Gaza. Et ce, bien avant le 7-Octobre. »
La colère face à l’inaction du monde (...)
Le réfugié gazaoui n’attend plus qu’une chose : qu’elle cesse, un jour ; et qu’en attendant, ses trois enfants restés chez leur oncle maternel à Khan Younès puissent le rejoindre en France, via la réunification familiale à laquelle il a droit depuis qu’il a été reconnu réfugié.
À Bordeaux, Jehad enrage tout autant de constater combien l’existence même des Palestiniens est niée. Il veut crier au monde : « Les Palestiniens existent, ils existeront toujours. Ils étaient là avant la création de l’État d’Israël. » L’homme sait déjà qu’il ne pourra jamais retourner vivre dans son pays. « Il n’y a plus de conditions de vie correctes. Ils ont fait en sorte de tout détruire et de rendre Gaza invivable. » (...)
Jehad et sa femme ont perdu de nombreux cousins et cousines : « Malheureusement, c’est le cas de toutes les familles à Gaza. Et maintenant, ils font la même chose au Liban. » La nouvelle guerre menée par Israël, depuis le 30 septembre 2024, et pour laquelle un cessez-le-feu vient tout juste d’être signé. Comme à Gaza, la plupart des victimes des bombardements sont des civils. Le gouvernement libanais en compte plus de 2 000. (...)
« BFM, LCI, CNews, on a l’impression qu’ils n’ont pas d’éthique. Quand il se passe quelque chose en Ukraine, on les entend tout le temps parler de ça ; mais quand des dizaines d’enfants et de femmes sont tués à Gaza, ça passe en arrière-plan », pointe Jehad.
Il dénonce un parti pris pro-israélien de la part de ces « médias mainstream », qu’il considère « être aux mains de patrons milliardaires qui contrôlent ce qui doit être dit ou non ». « Quand on voit les enfants déchiquetés, les corps morts des hommes et des femmes, les hôpitaux détruits, on se dit que ces gens soutiennent la terreur. » (...)
Autrefois amoureux de la France et de ses valeurs, Jehad déchante. « Les droits de l’homme, c’est juste de l’encre sur un papier. » Il se dit « dégoûté » des positions de la France concernant Gaza. On pouvait mettre plus de pression et de sanctions sur Israël, estime-t-il, « arrêter par exemple de lui donner des armes ».
Il dénonce aussi la répression judiciaire et policière qui s’abat sur les manifestantes et manifestants propalestiniens, dont les étudiant·es, qui se sont soulevé·es au printemps dernier et ont occupé leur université et la rue pour réclamer la fin des massacres à Gaza et la reconnaissance de l’État palestinien. « Ils sont courageux, ces jeunes. Ça donne de l’espoir. » Il conclut : « La France retrouvera peut-être un jour ses valeurs universelles. »