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Slate.fr
Pittsburgh : il faut appeler un terroriste un terroriste
Article mis en ligne le 30 octobre 2018
dernière modification le 29 octobre 2018

Samedi 27 octobre, un tireur a abattu onze personnes à la synagogue Tree of Life de Pittsburgh. Il s’agit de l’attaque antisémite la plus meurtrière de l’histoire des États-Unis, et le président américain l’a désignée comme « une action maléfique de meurtre de masse ». Pendant que le pays pleurait ses morts, la police a arrêté Robert Bowers, 46 ans, le tueur présumé, qui s’était barricadé dans la synagogue après un échange de coups de feu avec les forces de l’ordre. Avant l’attaque, Bowers avait posté à plusieurs reprises des insultes antisémites sur Gab, un réseau social plébiscité par les nationalistes blancs. Alors qu’il pénétrait dans l’église, des témoins l’ont entendu crier « tous les Juifs doivent mourir ».

Certains observateurs ont commencé à désigner l’attaque comme un acte de terrorisme, tandis que d’autres préféraient s’abstenir d’utiliser ce terme. Mais il est certainement pertinent d’y avoir recours, et le faire pourrait pousser l’administration américaine à injecter plus de ressources dans la lutte contre les antisémites, les nationalistes blancs et les extrémistes violents présents sur le sol national. (...)

Définir le terrorisme
Dans le discours public, les gens tendent à utiliser l’étiquette « terrorisme » pour diaboliser leurs ennemis tout en évitant d’y avoir recours pour désigner des groupes pour qui ils peuvent avoir une forme de sympathie. Comme l’avait constaté le spécialiste du terrorisme Brian Jenkins en 1981, « le terrorisme, c’est ce que font les méchants ». Dans une certaine mesure, nous n’avons pas avancé : pensons par exemple à la façon dont certaines voix critiquant Israël qualifient le pays de « nation terroriste », ou à la manière dont le Secrétaire à l’Intérieur américain Ryan Zinke avait partiellement attribué la responsabilité des feux de forêt en Californie à des groupes écologistes « terroristes ».

Les définitions des spécialistes et la loi sont, au contraire, bien plus précises. Pour Bruce Hoffman, un des chercheurs les plus reconnus dans ce champs d’études, le terrorisme peut être défini comme l’usage de la violence (ou la menace de son usage) par un groupe sub-étatique, en vue de créer un impact psychologique large. Le gouvernement des États-Unis définit de façon similaire le terrorisme comme « l’usage illégal de la force et de la violence contre des personnes ou des biens pour intimider ou exercer une contrainte sur un gouvernement, une population civile ou une partie de celle-ci, pour servir des objectifs politiques ou sociaux ».

Comme je l’ai déjà écrit, ces définitions mettent l’accent sur la violence, la politique et l’impact que les terroristes cherchent à créer. Que quelqu’un tue des innocents au nom de l’organisation État islamique ou du Ku Klux Klan, ou roule sur dix personnes avec un van pour prêter allégeance à un mouvement qui revendique la frustration sexuelle masculine, ce n’est pas le type de légitimité ou la cause politique qui importe mais le fait que l’agresseur en revendiquait une, aussi stupide qu’elle puisse être.

Le terrorisme islamiste, seule menace identifiée

Après le 11-Septembre, les États-Unis se sont concentrés presque exclusivement sur le terrorisme comme enjeu lié au phénomène djihadiste. (...)

Aujourd’hui, seule une mince partie du budget affecté à l’antiterrorisme par le FBI est allouée à la surveillance du terrorisme intérieur. L’administration Trump sous-estime les dangers d’un tel terrorisme et a réduit les moyens accordés aux programmes qui entendent s’y attaquer. Considérer les crimes à l’image de l’attaque de Pittsburgh comme relevant du terrorisme signifierait donc que plus d’agents, plus de procureurs et plus d’argent seraient alloués aux programmes antiterroristes.

Deuxièmement, l’étiquette « terrorisme » pourrait pousser le gouvernement à réagir plus rapidement face aux premiers signes de violences potentiellement commises par des extrémistes, notamment d’extrême droite. (....)

Cela peut sembler exagéré, mais le terrorisme intérieur a souvent un impact politique plus fort que la violence djihadiste. Une attaque conçue depuis l’étranger a l’effet d’unir le pays face à la tragédie, alors que la violence d’extrême droite ou d’extrême gauche est bien plus susceptible de le diviser. (...)