La légèreté des peines prononcées soulève des questions quant à la réponse de l’État à l’extrémisme islamiste
Contrairement à d’autres pays d’Afrique de l’Ouest comme le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et le Mali, le Sénégal n’a pas encore été la cible d’une attaque importante par les extrémistes islamistes. Selon des experts, toutefois, le procès sans précédent de dizaines de terroristes présumés qui s’est terminé il y a deux semaines à Dakar constitue un signal d’alarme opportun face à une menace naissante et en pleine expansion.(...)
Les condamnations et les jugements rendus le 19 juillet dans les dossiers de 29 citoyens sénégalais accusés de comploter en vue d’établir une cellule terroriste dans la région de la Casamance, dans le sud du Sénégal, étaient loin de représenter une victoire indéniable pour l’accusation.(...)
Le Sénégal constitue une cible intéressante pour les extrémistes en raison de ses liens internationaux solides. Le pays a en effet signé des accords de coopération militaire avec les États-Unis et la France. Il contribue en outre de façon non négligeable à l’envoi de soldats pour la mission de maintien de la paix des Nations Unies au Mali, la MINUSMA, une mission à laquelle s’opposent de nombreux Sénégalais.
Le Sénégal est un pôle régional pour de nombreuses institutions internationales. Il s’agit donc d’« une cible de luxe… comme le jackpot pour les groupes terroristes », a dit Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute, une organisation basée à Dakar qui cherche à assurer un suivi de l’extrémisme violent.
Au Sénégal, l’islam, qui est la religion d’environ 94 pour cent de la population, est dominé par une forme modérée et tolérante de soufisme dirigé par de puissantes confréries qui ont longtemps été considérées comme la principale défense du pays contre l’extrémisme.(...)
Mais des changements sont en train de se produire. De plus en plus, des États étrangers financent la construction de mosquées et l’ouverture d’écoles coraniques, ou daaras, où l’on enseigne des interprétations alternatives des textes religieux. Les idéologies salafistes et wahhabites, plus conservatrices, commencent ainsi à s’implanter.
M. Sambe croit que le système éducatif sénégalais est la plus grande faiblesse du pays. (...)
« Il y a un système formel contrôlé par l’État laïc et francophone et un autre dans lequel interfèrent des puissances étrangères comme l’Arabie saoudite et l’Iran. »
Un imam préoccupant
Selon la thèse de l’accusation, la cellule créée en Casamance aurait eu pour vocation de servir de base pour mener des attaques contre des cibles françaises et l’État sénégalais. La cour a été informée que l’accusé planifiait d’élargir l’influence de ce nouveau « califat » aux pays voisins, y compris la Gambie, la Guinée et la Guinée-Bissau.(...)
En 2017, une poignée de groupes opérant principalement dans le nord du Mali, notamment Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), ont fusionné pour former le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jamaat Nosrat Al-Islam Wal-Mouslimin, ou JNIM). La menace djihadiste s’est renforcée depuis dans la région.
En avril 2017, le leader du groupe, Iyad Ag Ghali, a confirmé que le Sénégal était sur la liste de pays ciblés.(...)
Un conservatisme religieux croissant
La plupart des individus condamnés le mois dernier s’étaient rendus à l’étranger pour recevoir des formations au sein de groupes extrémistes, notamment Boko Haram et AQMI. Des experts comme M. Sambe affirment cependant qu’il ne faut pas ignorer l’influence croissante de souches plus conservatrices de l’islam au Sénégal même.(...)
La réponse de l’État
Les efforts de lutte contre l’extrémisme déployés par le gouvernement sénégalais lui ont valu des éloges. La cellule interministérielle de coordination des opérations contre les actes terroristes, ou CICO, a été créée en février 2016 pour faire face à l’instabilité régionale croissante. La CICO est placée sous l’autorité du ministère de l’Intérieur. Le gouvernement la décrit comme un « dispositif de coordination et de veille stratégique dans la lutte contre le terrorisme ».
« La CICO s’appuie particulièrement sur le renseignement et est axée sur la surveillance de nos frontières », a dit à IRIN une source du ministère de l’Intérieur qui a demandé l’anonymat. La capacité de l’État à surveiller efficacement l’activité djihadiste en utilisant les médias sociaux a été démontrée par l’arrestation de Momodou Ndiaye, un complice de M. Diokhané. Celle-ci a en effet été rendue possible grâce à une opération de surveillance des interactions au sein d’un groupe Facebook menée par le département des enquêtes.
Si certains croient que les efforts de l’État sont superficiels, d’autres estiment qu’ils vont trop loin. (...)
Lors de l’édition 2016 du Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique, le président Macky Sall a appelé à la mise en place d’une « réponse doctrinale » à la propagande djihadiste, un appel vague en faveur d’une réponse coordonnée allant au-delà d’une simple intervention militaire.
Or, même si le Sénégal est un État laïc, en période électorale, les hommes politiques dépendent fortement des leaders religieux pour obtenir des votes.
Cela explique en partie que les institutions religieuses et le vaste système de daaras sont très peu réglementés et que l’émergence d’idéologies étrangères – qu’elles soient bénignes ou non – n’est pas contrôlée. « Il y a une complicité entre le pouvoir religieux et le pouvoir temporel », a dit M. Diop, l’ancien fonctionnaire du ministère de la Justice. La réticence générale à reconnaître le problème constitue sans doute une autre lacune de la réponse du Sénégal. (...)