Dans son documentaire Dans la peau d’un végane (2024), le réalisateur Mathurin Peschet s’essaie au véganisme pendant 100 jours. Malgré des rencontres qui l’éclairent sur le spécisme, il termine son docu’ en réalisant une soudaine volte-face et en se filmant en train d’égorger une poule au couteau dans son jardin– un acte qu’il présente comme une marque suprême de respect envers l’animal. Ce contraste saisissant soulève une sacrée contradiction : comment un geste d’une violence indéniable peut-il être qualifié de « respectueux » ?
Comment ce « respect » a-t-il pu annuler d’un coup les réflexions éthiques qui l’avaient accompagné tout ce temps ? Dans l’extrait de son livre En finir avec les idées fausses sur l’anti-spécisme, Victor Duran-Le Peuch se penche sur les nouvelles rhétoriques qui semblent marquer, dans les débats publics, une certaine victoire de la lutte anti-spécisme : désormais serait reconnue la nécessité de prendre en compte le bien-être animal et l’horreur des élevages industriels susciterait une indignation de plus en plus large. Des progrès en trompe-l’œil, selon lui, qui s’intéresse à cette manière plus qu’étonnante de défendre la légitimité de l’assassinat des animaux : il faudrait le faire… avec respect ! Nous publions cet extrait en invitant nos lecteurs-trices à se procurer le livre et à en lire l’ensemble des entrées, toutes plus riches les unes que les autres.
Le respect authentique impliquerait, a minima, de ne pas nuire inutilement à autrui et d’honorer son droit à l’existence. Or, tuer quelqu’un, par définition, nie son intérêt fondamental à vivre. « Tuer avec respect » constitue un oxymore que le spécisme parvient pourtant à rendre socialement tolérable. Mais il faut un certain décorum pour que cette pirouette morale passe sans friction ; il y a une étiquette de la mise à mort convenable.
Les conditions du respect : mort proche et mort propre
Dans l’imaginaire carniste, la mise à mort est jugée « respectueuse »– et donc acceptable– si elle est opérée « dans les formes ». La première exigence pour garantir une mort « digne » passe par la proximité et l’implication personnelle. Cette mort « propre » implique paradoxalement de « se salir les mains » : il faudrait se montrer capable de faire le « sale boulot » soi-même. Le vrai sujet ne serait pas la mort des animaux, mais notre déconnexion de celle-ci. L’abattage « en circuit court » nous délivrerait donc de l’hypocrisie consistant à déléguer la vile besogne à d’autres [1]
Dans une logique viriliste, cette mise à mort personnalisée se réfère souvent au récit du valeureux chasseur (analysé plus en détail dans la section suivante) : par son acte direct, il se montrerait plus « respectueux » qu’un consommateur qui se dédouane de sa responsabilité. Traquez vous-même l’animal, osez le regarder dans les yeux en enfonçant la lame, assumez pleinement de donner la mort dans un combat « loyal » et vous lui aurez rendu hommage (et serez digne de sa chair).
La seconde condition du « respect » relève de la maîtrise technique. (...)