Il est assez rare d’avoir une analyse aussi détaillée des circuits économiques qui se mettent en place sur le terrain en temps de génocide, c’est à cette leçon d’économie que s’est astreint Abu Amir avec ce texte du 22 Août : comment le blocus a transformé les produits de première nécessité en un commerce de plusieurs millions de dollars ?
« À Gaza, la contrebande n’est plus une activité marginale opérant dans l’ombre, à l’écart de l’économie officielle. Au fil des années de guerre, elle est devenue l’un des moyens par lesquels les marchandises parviennent aux marchés. Avec le durcissement des restrictions sur l’entrée des produits, un vaste réseau de commerçants, d’intermédiaires et de chauffeurs s’est développé, tandis que la pénurie s’est transformée en occasion de réaliser des profits. Au bout du compte, c’est le citoyen ordinaire qui paie le prix de ce système. De récentes enquêtes, fondées sur des documents judiciaires israéliens ainsi que sur des entretiens avec des commerçants, des chauffeurs de camion, des responsables palestiniens et onusiens et des habitants de Gaza, révèlent une forte expansion des opérations d’introduction de marchandises par des canaux informels. Ces marchandises comprennent des cigarettes et du tabac, du carburant, des smartphones et des panneaux solaires, ainsi que des médicaments, du matériel médical, des pièces détachées automobiles et des matériaux de construction. L’importance de ce commerce ne réside pas seulement dans les sommes d’argent qui y circulent, mais aussi dans la manière dont il a transformé la vie quotidienne dans le territoire. Plus il devient difficile de faire entrer un produit, plus sa valeur augmente sur le marché ; et plus les risques, les commissions et les pots-de-vin liés à son acheminement augmentent, plus le coût est finalement répercuté sur le consommateur. Ainsi s’est développée une économie qui repose autant sur la pénurie que sur l’offre et la demande. (...)
Les autorités israéliennes autorisent environ 12 grands commerçants à Gaza à importer des marchandises commerciales après avoir obtenu des autorisations préalables. Cependant, le processus d’approbation peut être long et opaque, et certains produits peuvent être refusés parce qu’ils sont classés parmi les marchandises à double usage. C’est dans ce vide que les réseaux de contrebande ont prospéré. (...)
Comment les marchandises arrivent-elles à Gaza ?
La majorité des marchandises commerciales et de l’aide humanitaire passent par le poste-frontière de Kerem Shalom, où les camions sont soumis à des inspections. Mais l’enquête révèle l’utilisation d’autres moyens pour faire entrer des marchandises, notamment des véhicules militaires israéliens et des camions commerciaux, et parfois des véhicules liés à des organisations humanitaires.
Les témoignages de commerçants et les documents des tribunaux israéliens font état du versement de pots-de-vin à des soldats israéliens, à des chauffeurs, à des employés d’entrepôts et à des intermédiaires afin de faciliter le passage des cargaisons (...)
Des documents judiciaires font également état de millions de dollars de bénéfices réalisés par certains accusés grâce aux opérations de contrebande. Ces affaires ne représentent qu’une partie d’un réseau plus vaste.
Les cigarettes… la marchandise la plus rentable (...)
Le citoyen paie la facture
L’impact le plus important de la contrebande n’apparaît pas dans les comptes financiers des commerçants, mais dans le budget des ménages. Le prix d’une batterie de voiture a ainsi dépassé 2 300 dollars, contre environ 140 dollars avant la guerre, tandis que le prix des panneaux solaires a atteint environ 3,25 dollars par watt, contre 16 centimes auparavant.
Il ne s’agit pas simplement d’augmentations concernant des produits de luxe. Face à l’effondrement d’une partie des infrastructures électriques, l’énergie solaire et les batteries sont devenues un moyen important de faire fonctionner les téléphones, les appareils ménagers et certains équipements essentiels. Pour de nombreuses familles, l’augmentation de leurs prix signifie que l’accès à l’électricité dépend désormais de leur capacité à payer des sommes que la plupart des ménages ne peuvent pas se permettre. (...)
Les hôpitaux aussi entrent dans le marché informel
L’une des conséquences les plus préoccupantes est peut-être que le besoin de recourir à la contrebande a atteint les établissements de santé. Selon l’enquête, des hôpitaux ont eu recours à des contrebandiers pour obtenir des médicaments et certains équipements, tandis que des institutions civiles avaient besoin de carburant, de pièces détachées et de générateurs pour maintenir leur fonctionnement. Cela signifie que la pénurie n’augmente pas seulement le coût de la consommation des ménages ; elle peut également accroître le coût de la fourniture des services essentiels eux-mêmes. (...)
Une nouvelle économie qui redistribue le pouvoir
Avec le temps, la contrebande n’est plus seulement devenue un moyen de faire entrer des marchandises, mais aussi une source de pouvoir économique. Le commerçant capable d’accéder à une marchandise rare dispose d’un pouvoir accru pour en fixer le prix ; l’intermédiaire qui possède des relations à la frontière devient un maillon incontournable de la chaîne d’approvisionnement ; tandis que la dépendance du consommateur augmente à l’égard des personnes capables de fournir ce que le marché officiel ne propose pas.[…] Ainsi, le marché noir devient un système économique doté de ses propres règles, mais fonctionnant au-dessus d’une économie déjà dévastée.
Le citoyen au bout de la chaîne
Le paradoxe est que la contrebande remplit simultanément deux fonctions contradictoires.
D’un côté, elle permet de fournir aux habitants des marchandises dont ils ont besoin et qu’ils ne peuvent pas obtenir facilement par les canaux officiels. De l’autre, elle contribue à augmenter les prix de ces marchandises, les rendant ainsi accessibles à une partie limitée de la population seulement. (...)
Ainsi, l’histoire de la contrebande à Gaza […] c’est, au fond, l’histoire d’une économie dans laquelle la pénurie est devenue une marchandise, le risque un prix, et la capacité d’accéder aux besoins essentiels un privilège dépendant de plus en plus de la capacité à payer. Au bout de cette chaîne se trouve le citoyen qui paie la facture la plus lourde : non seulement pour ce qu’il achète, mais aussi pour tous les obstacles qui ont empêché ce produit de lui parvenir par la voie normale.