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Femmes, travail et mort subite : « Sur la santé au travail des femmes, il y a une cécité qu’il faut lever »
#femmes #travail #sante #chageMentale
Article mis en ligne le 31 août 2026
dernière modification le 28 août 2026

Les maladies cardiovasculaires sont la première cause de mortalité chez les femmes, et elles peuvent être liées au travail. Marie Pezé, docteure en psychologie, nous explique pourquoi, et comment, améliorer la prévention.

(...) Marie Pezé : Il y a une quinzaine d’années, au moment de la publication de mon livre Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, les médecins de notre réseau de consultations « Souffrance et travail » ont signalé plusieurs cas d’accident vasculaire-cérébraux ou d’infarctus chez des femmes, sur leurs lieux de travail, entraînant un décès immédiat ou des séquelles graves.

Les recherches que j’ai effectuées m’ont alors menée vers des études nord-américaines et japonaises qui, en essayant d’identifier des critères de morts cardio-vasculaires chez les femmes cadres américaines, ont identifié le rôle de l’organisation du travail : plus de 70 heures de travail par semaine, des changements de tâches constants, et, vingt minutes avant l’épisode électrique [c’est-à-dire l’AVC, ndlr], une nouvelle demande organisationnelle. (...)

Il est donc fort probable que l’augmentation des infarctus du myocarde chez les femmes françaises soit due aux mêmes facteurs, mais aussi à la division sexuelle du travail, qui leur laisse un accès aux postes de direction qu’à la condition de faire plus et mieux que les hommes. L’organisation au masculin neutre privilégie le présentéisme, comme si les Françaises au travail étaient des hommes débarrassés de la charge du travail domestique et familiale.

Une femme qui quitte son travail à 18 h 30 s’entend toujours dire : « Tu prends ton après-midi aujourd’hui ? » Le présentéisme est une valeur d’engagement viril qui est basée sur le fonctionnement du corps des hommes. Pendant le confinement, le taux d’infarctus a augmenté chez les femmes, en charge de la vie domestique, de l’école à la maison et qui se connectaient le soir pour faire leur travail.

Quels sont les « signaux faibles » de ces risques de mort subite au travail ?

Ce sont les mêmes que pour les autres pathologies liées au travail : une charge de travail bien trop élevée pour l’organisme, la peur d’aller au travail, les ruminations qui provoquent des insomnies, une fragilité virale et infectieuse, un syndrome métabolique, les temps de loisir et de pratique sportive qui disparaissent… Il faut y ajouter cette impression d’être « coincé » : les gens ne voient pas comment s’en sortir. Ils ne s’imaginent pas s’arrêter. Et, surtout, le déni de la fragilité du corps. (...)

Pourquoi cette place du travail dans les maladies cardiovasculaires – potentiellement mortelles – des femmes est-elle si peu connue ?

Ce sont surtout les comportements individuels qui sont interrogés : est-ce que les salariées fument, boivent et font du sport ? Les médecins ne font pas le lien avec le travail, ils n’interrogent pas sur ce sujet les femmes qui font des AVC ou des infarctus. Puis, d’autres couches d’invisibilité se superposent : les directions d’entreprise ne font pas de déclaration d’accident du travail, et les familles, pétrifiées par le chagrin et le deuil, ne demandent par la reconnaissance des accidents du travail. (...)

La double charge mentale, professionnelle et domestique, qui pèse encore majoritairement sur les femmes aggrave-t-elle les risques d’accidents cardio-vasculaires ?

Cela me semble évident. En France, aujourd’hui, le taux d’emploi des femmes est très élevé : 80 % des femmes de 25 à 49 ans sont actives. Mais, si plus personne ne conteste le droit au travail pour les femmes, leur place est tolérée à condition que la prise en charge des enfants et de la vie domestique qui leur incombe traditionnellement et socialement soit assurée et invisible. Pour une femme, travailler ne change rien dans la répartition des responsabilités familiales.

L’organisation du travail ne prend pas en compte la charge temporelle et mentale des impondérables familiaux, qui incombe systématiquement aux femmes. (...)

Tandis que, pour les hommes, les valeurs guerrières véhiculées par l’organisation du travail s’inscrivent dans la droite ligne de leur identité de genre, les femmes doivent tenir la contradiction entre d’un côté, le désir affirmé de travailler et, de l’autre, la nécessité de continuer à assumer la sphère familiale. Et ce, sans se plaindre des tensions que provoque leur activité professionnelle au sein de la famille ni de celles que provoque la charge mentale familiale dans leur travail. Qu’elles se débrouillent ! (...)

Sur la santé au travail des femmes, et son implication en termes de mortalité, il y a vraiment une forme de cécité qu’il faut lever. (...)