Comment raconter les violences de la conquête de l’Algérie, quand les seules archives disponibles sont celles des massacreurs ? Faut-il personnaliser l’horreur autour de figures comme Bugeaud, ou peut-on dévoiler le système colonial en train de se faire ?
« Nos mères, pour nous faire peur, nous menaçaient d’appeler Bouchou, assimilé à un ogre qui n’avait pas de pitié pour les enfants ». Cette anecdote évoquée par Chems Eddine Chitour dans son Histoire de l’Algérie parue en 2019 [1] ne laisse pas de doute sur la mémoire de Bugeaud en Algérie, et son souvenir traumatique persistant, jusqu’à une période récente. En France, Thomas Bugeaud (1789-1849), maréchal, duc d’Isly, fut longtemps célébré comme un héros militaire, avant de devenir le symbole de la violence de la colonisation en Algérie. Rues, lycées et collèges débaptisés disent la reconnaissance tardive de faits bien connus des historiens et des historiennes depuis les années 2000.
Avec Le Cas Bugeaud, Colette Zytnicki dit vouloir contribuer à « regarder l’histoire en face », et on ne peut que louer la démarche, même si ce livre arrive après beaucoup d’autres, qui ont largement décrit les faits de violence du moment de la conquête et contribué à déboulonner la figure du maréchal. (...)
Le maréchal déboulonné
L’itinéraire du personnage, rappelé dans le premier chapitre, est bien connu : né en 1784 dans une famille de petite noblesse du Limousin, Bugeaud participe aux campagnes napoléoniennes, s’illustre notamment sur le terrain espagnol, dans des combats marqués par des violences extrêmes, avant de se retirer sur ses terres pendant la Restauration. (...)
En 1836, il est envoyé une première fois en Algérie, pour lutter contre Abd El-Kader, avec lequel il signe le traité de la Tafna en 1837, qui assure alors à l’émir le contrôle des deux tiers du territoire. Ce premier séjour est décrit minutieusement à partir de sources de presse et de récits imprimés, qui, par leur nature, conduisent à laisser un peu de côté les réalités quotidiennes du combat et surtout de l’organisation de la résistance sur le terrain algérien. Le récit se poursuit par le retour en France de Bugeaud, qui a conservé son siège de député, jusqu’à ce que le président du Conseil le nomme gouverneur général de l’Algérie en décembre 1840. Se fondant sur sa correspondance (éditée), Colette Zytnicki retrace les oppositions au nouveau gouverneur, à Paris et dans la colonie, rappelant qu’il est loin de faire l’unanimité. (...)
Cette « guerre totale » que Bugeaud a décidé de mener en Algérie, fondée sur la mobilité d’une troupe qui se nourrit de razzias, a été souvent racontée. Le gouverneur mène sept années de campagnes militaires extrêmement violentes, mêlant destructions, exactions contre des civils, « enfumades » et politique d’occupation foncière en vue d’une colonisation « ense et aratro », par l’épée et la charrue, selon sa propre devise. Avec une précision qui ravira les amateurs d’histoire de batailles, Colette Zytnicki revient sur les événements majeurs dans la chronologie officielle de la conquête, année par année, en soulignant bien les pratiques de guerre, de « razzia » et autres exactions. Toujours attentive aux dissensions, l’historienne veille en même temps à relever les critiques qui s’élèvent contre Bugeaud, en France et au sein de l’armée française en Algérie (débats qui ne portent jamais, comme le souligne l’autrice, sur les méthodes et la violence systématique). (...)
Personnaliser l’histoire de la violence ? Enjeux historiographiques (...)
Faire l’histoire du point de vue des chefs, toujours et encore, c’est prendre le risque de ne pas rendre compte des réalités sociales, du quotidien des Algériens dans ce pays en guerre, de l’importance de la mobilisation contre l’envahisseur, aussi. Les co-coordinateurs de l’Histoire de l’Algérie coloniale parue en 2014, et qui fait toujours référence à ce jour en matière de synthèse, avaient d’ailleurs pris soin de ne pas consacrer d’entrée dédiée à Bugeaud, préférant raconter la conquête par ses violences systémiques et sous l’angle des résistances
Hosni Kitouni, Histoire, mémoire et colonisation : Démêler les complexités de la violence coloniale et ses séquelles en Algérie, Alger, Chihab Éditions, 2024, 228 p. ; Colette Zytnicki, Le cas Bugeaud. Les violences de la conquête coloniale en Algérie, Paris, Tallandier, 2026, 336 p., 23 € (ISBN : 9791021054967).