Le 14 juin 2026, une tentative d’installation de 170 caravanes de « gens du voyage » sur un hippodrome défraie la chronique dans les Alpes-de-Haute-Provence. Le seul média apparemment présent sur place le soir de l’événement est le quotidien régional La Provence. Dans la foulée, ses journalistes publient en ligne un premier article, basé presque exclusivement sur des sources officielles : gendarmerie, préfecture, mairie. « Circulation bloquée », « secteur à éviter », La Provence ne lésine pas sur le sérieux du drame qui frappe la petite ville d’Oraison (2 800 habitants), un dimanche soir. « Reste à voir quelle sera la situation ce lundi matin, à l’heure des départs au travail… » s’inquiète le quotidien. Et de conclure avec un petit teasing sur une potentielle escalade de la situation, puisque « le recours à la force publique est évoqué par le maire ».
Finalement, le convoi quittera la commune dans la nuit, sans avoir pu pénétrer sur l’hippodrome. Mais le soufflé médiatique ne retombe pas pour autant – au contraire. Dès le lendemain, la préfecture convoque une conférence de presse à l’hippodrome. Les « gens du voyage » étant repartis, les seuls interlocuteurs face aux micros tendus sont les officiels : la préfète, le maire de la commune, et le président de l’agglomération.
Leurs déclarations alimentent alors une nouvelle salve de sujets dans la quasi-totalité des médias locaux
(...) À l’unisson, les différents médias locaux reprennent les propos des officiels qui dénoncent le « manque de respect », « l’irresponsabilité » et « l’intransigeance » des Voyageurs. Quant aux occupants des caravanes, ils n’auront jamais la parole – pas plus que les riverains supposément impactés. (...)
Qu’un tel événement, impliquant plusieurs centaines de protagonistes, débouche finalement sur une version médiatique unique, prémâchée par une poignée d’autorités locales, n’est pas anecdotique. Ce type de couverture, qui ne donne jamais la parole aux personnes mises en cause, tout en reprenant massivement des discours officiels qui les stigmatisent, est symptomatique de l’antitsiganisme qui imprègne une bonne partie des médias – notamment régionaux – et façonne les récits médiatiques entourant les « gens du voyage ».
Journalisme de préfecture et antitsiganisme (...)
Les différents groupes de « gens du voyage » partagent surtout un vécu de stigmatisation, auquel les récits médiatiques dominants contribuent activement. Le juriste William Acker, délégué de l’Association nationale des gens du voyage citoyens (ANGVC) et auteur d’Où sont les « gens du voyage » ? (éditions du Commun, 2021), remarque après avoir analysé l’équivalent d’un mois de production journalistique que l’écrasante majorité des articles de presse couvrant les « gens du voyage » les dépeignent sous un angle négatif. (...)
Tout en oubliant généralement de s’intéresser aux autres problématiques que rencontrent ces personnes : exclusion sociale, insuffisance des infrastructures d’accueil, relégation dans des zones de vie polluées... (...)
Une couverture complaisante envers les élus locaux (...)
Ce n’est que le 25 juin 2026 que les lecteurs de La Provence en sauront plus sur les conditions d’accueil réelles de cette aire de grand passage, dans un troisième article intitulé « La première installation imprévue d’un convoi de gens du voyage dans l’aire de grand passage à Oraison ». Après avoir rappelé que l’aire de grand passage « a été boudée par la communauté des gens du voyage » pendant un an, l’article se réjouit qu’une vingtaine de caravanes et 40 voitures s’y soient enfin installées, y ayant été redirigées par les autorités locales. « C’était préférable que de les laisser continuer à tourner, et finalement s’installer en force sur un équipement public ou sur le terrain d’un agriculteur », explique une élue de l’agglomération, qui ne se prive pas d’insinuer que l’intention initiale des Voyageurs était de s’installer illégalement ailleurs. Cette fois-ci, pourtant, le journaliste donne aussi la parole à une famille de Voyageurs accueillie sur l’aire, et peu satisfaite des conditions sur place : « Je comprends pourquoi nous sommes les premiers à nous installer, et on sera sûrement les derniers vu l’état de cette aire [...]. Il n’y a pas de toilettes, et ce n’est pas de l’herbe ça. » Quelques photos prises sur place montrent effectivement un sol très caillouteux, et révèlent que l’aire est exposée aux crues (un point qui ne sera pas évoqué dans l’article). L’absence de sanitaires évoquée par les Voyageurs ne sera pas vérifiée par le journaliste. (...)
Sur BFM DICI, le président de l’agglomération évoque un « envahissement sauvage » ; dans La Provence, la préfète parle elle aussi d’« envahissement ». Ces choix sémantiques éclipsent le fait que ces Voyageurs sont, dans ce cas précis, originaires d’un département limitrophe. En parallèle, le désintérêt pour les faits objectifs est tel qu’aucun journaliste ne se soucie de savoir combien de personnes étaient réellement présentes : « 120 familles » selon la préfète, 150 selon le maire, 170 caravanes selon la gendarmerie...
Le registre lexical mobilisé par les élus cités dans les médias est celui de la peur et de l’émotion (...)
Le quotidien reprend même en intertitre une déclaration du maire, qui parle de « ville en état de siège ». Pourtant, les reportages publiés dans la presse locale ne font état d’aucune dégradation matérielle, ni de débordements commis cette nuit-là.
In fine, le récit médiatique qui a émergé du 14 au 16 juin dans les Alpes-de-Haute-Provence, dans le sillage de cette tentative d’installation, est tristement banal. Voilà des décennies que des chercheurs examinent la façon dont la plupart des médias s’emparent sans recul d’éléments de langage stigmatisants employés par des élus locaux envers les « gens du voyage », nourrissant ainsi les préjugés à leur égard. En 2021, William Acker identifiait la presse quotidienne régionale comme « le principal vecteur du traitement stigmatisant » des Voyageurs [2]. Mais les médias nationaux, s’ils couvrent moins souvent ce type de sujets, ne sont pas en reste [3].
Pourtant, une autre façon de médiatiser les Voyageurs est possible. En 2021 toujours, la journaliste Maya Elboudrari se penchait dans La Revue des médias sur les « nouveaux regards » journalistiques qui émergent autour de cet enjeu. (...)
Ces démarches consistent aussi à rendre la parole aux premiers concernés, à vérifier les faits sans biais, à respecter le contradictoire quand une « communauté » entière est mise en cause, bref, à en revenir aux bases du travail journalistique.