Le Chiffon – Quand le sport apparaît-il ? Est-il consubstantiel à l’activité physique humaine ?
Jean-Marie Brohm – Il y a deux réponses possibles. La première provient de l’idéologie sportive traditionnelle. Des auteurs très sérieux expliquent que depuis des temps immémoriaux l’homme est un sportif qui pratique la natation, la course, la lutte, la boxe, etc.
La seconde réponse cherche à distinguer plusieurs choses. D’une part, elle rappelle qu’il y a des « activités corporelles » constitutives de l’humain depuis son hominisation. C’est ce que le grand anthropologue Marcel Mauss va appeler les « techniques du corps ». C’est le fait de savoir marcher, sauter, courir, nager, faire l’amour, accoucher, etc. Ces techniques du corps sont en partie variables d’une culture à l’autre et peuvent être considérées comme des activités physiques.
D’autre part, il y a le « sport » proprement dit, c’est-à-dire l’institution de la compétition physique codifiée. On le voit apparaître dans l’Antiquité. Mais il y a une césure très nette entre le sport dit « antique » (Grec) qui était un acte cultuel et le sport dit « moderne ».
Globalement, le sport moderne commence à se forger vers 1750 en Angleterre, c’est-à-dire là où le capitalisme s’ébauche . Les premiers sports institués avec des fédérations, des règlements, des records, vont être le rugby, le football, l’athlétisme, l’équitation et le tennis.
Le sport s’organise autour de trois caractéristiques majeurs. Primo, la compétition systématique comme finalité. Secundo, l’entraînement régulier comme préparation à la compétition. Tertio, l’insertion dans une structure institutionnelle organisant et contrôlant l’activité sportive (fédérations, clubs, comités, etc.) selon des règles strictes (classes d’âge et de poids, licences, conditions d’accès aux épreuves, etc.). Mais les frontières entre activités physiques et pratiques sportives peuvent être perméables. (...)
Le sport a en définitive pour caractéristique de cliver à l’infini le corps social : pratiquants et non pratiquants, hommes et femmes, jeunes et vieux, valides et invalides, vainqueurs et perdants, dopés et non dopés, professionnels et amateurs, masse et élite, experts et débutants, etc.
Je tiens à ajouter qu’en plus de cela, le sport a trois piliers idéologiques. À savoir : « Quel est le meilleur sportif de tous les temps ? », et ce pour chaque discipline. C’est ce sur quoi spécule très bien le journal L’Équipe par exemple. Ensuite : « Jusqu’où pourront aller les records ? » (« Plus vite – Plus haut – Plus fort », comme le dit bien devise olympique). Enfin : « Le potentiel du corps humain est-il illimité ? ».
C’est sur ce dernier point que se greffe entre autre la pratique du dopage qui cherche à augmenter les potentialités biologiques, psychologiques, alimentaires, cardiaques, respiratoires de l’être humain. Aujourd’hui, le dopage se prolonge dans les discours sur le « post-humain » qui s’appuient sur la recherche scientifique et technologique pour poursuivre avec de nouveaux moyens (prothèses, biotechnologies, etc.) l’« amélioration » des performances physiques.
La Théorie critique du sport a pour but de rappeler que le sport, c’est avant tout cela. (...)
Le sport n’est pas une culture. C’est comme si l’on disait que la guerre, c’est une culture. Nous pourrions aussi dire cela après tout ! Qu’il y a une « culture guerrière », une « culture militaire ». Mais si tout est culture, plus rien n’est culture.
Nombreux sont les philosophes, notamment Platon, à avoir fait la distinction entre ce qui élève l’intelligence (la noblesse d’âme, nous pourrions dire) et la culture de masse. Je dis qu’une culture de masse est rarement une culture. C’est un pléonasme. À contrario, le sport est aujourd’hui un élément de contrôle social massif.
Herbert Marcuse écrit dans Éros et Civilisation que l’ « Éros » ce n’est pas seulement faire l’amour, mais que cela a à voir avec la culture comme force de pacification générale des sociétés. Il y a certes un côté utopique là-dedans. Nous sommes en tout cas bien loin de l’affrontement institué par la pratique sportive. La culture, c’est autre chose que l’affrontement de bovins qui font 120 kilos dans la première ligne de rugby en se rentrant dans le lard avec une violence inouïe. C’est autre chose que le rassemblement de meute de spectateurs. C’est autre chose que la violence et l’infantilisation émotionnelle des supporters. Ce n’est pas cela la culture. (...)
Ce qu’il faut bien avoir à l’esprit, c’est que le sport et le sportif sont aujourd’hui programmés. Il y a les catégories d’âge : minime, cadet, junior, senior, etc. avec un volume d’entraînement correspondant. Tel entraînement et régime alimentaire le matin, tel autre le soir. Cela n’est plus une vie. Nous retrouvons des logiques similaires avec les pratiques de coaching sportif où les gens forcent l’effort comme des malades mentaux, et se marrent bien peu . Il faut s’opposer dans notre vie quotidienne à cette programmation.
Mais tout cela est très difficile à critiquer. Il faut comprendre que le sport est un fait social total qui demande un certain nombre de références théorique pour être bien compris. Cela n’est pas évident, mais c’est cette compréhension que nous devons viser.