Exécutions publiques pour avoir regardé des séries sud-coréennes, hausse des condamnations à mort depuis la pandémie de Covid-19 et fermeture quasi totale du pays. Voici le constat dressé par Elizabeth Salmon, rapporteuse spéciale de l’ONU sur la situation des droits de l’homme en Corée du Nord. À l’occasion de sa venue lors du 9ᵉ Congrès mondial contre la peine de mort à Paris, Elizabeth Salmon a répondu aux questions de RFI.
RFI : La situation des droits humains, et en particulier de la peine de mort, s’est-elle détériorée ces dernières années en Corée du Nord ?
Elizabeth Salmon : Oui, malheureusement. La situation concernant la peine de mort en Corée du Nord s’est détériorée sur au moins trois aspects. D’abord, il y a eu une extension du nombre de crimes passibles de la peine de mort. Par exemple, de nouvelles lois ont été introduites après la pandémie de Covid-19, considérant que la distribution de séries télévisées sud-coréennes relevait de la trahison d’État. Il en va de même pour l’expression d’une certaine liberté d’expression. Évidemment, un meurtre est aussi passible de la peine capitale. Mais beaucoup de ces crimes ne sont pas considérés comme passibles de la peine de mort dans les autres pays qui l’appliquent. Ensuite, il y a une absence totale de procès équitable, pas d’avocats. J’ai reçu de nombreux témoignages indiquant que la police et même les juges se fient davantage aux interrogatoires forcés qu’aux preuves. Enfin, l’autre problème, c’est le manque de transparence. Il n’y a aucune information sur les affaires de peine de mort, sur le nombre de personnes graciées. Quelle est la procédure ? Qu’en est-il du couloir de la mort ? Qu’en est-il de leurs familles ? Et c’est d’autant plus préoccupant que cette dégradation des droits humains se déroule dans un contexte d’isolement extrême.
Il y a aussi la question du retour des exécutions publiques en Corée du Nord...
Oui, absolument. Le pays a admis que les exécutions publiques existent, mais en précisant que c’est absolument exceptionnel et limité à seulement deux situations : les crimes odieux, les cas de récidive, avec des méthodes particulièrement violentes ou barbares ; ou bien lorsque la famille demande à avoir une exécution publique.
Mais la réalité est que les exécutions publiques ne sont pas exceptionnelles. (...)
nous espérons que, dans les prochains mois, le pays commencera à s’ouvrir et que des institutions comme les Nations unies, mais aussi d’autres organisations humanitaires, pourront revenir dans le pays et aider la population. Car l’objectif est surtout de leur porter assistance pour faire face à la crise humanitaire. Nous avons beaucoup d’informations concernant les problèmes alimentaires, les problèmes de liquidités. Je pense donc qu’ils ont besoin de coopération internationale. Ils en sont conscients, mais ils ont besoin de temps. (...)
ils commencent à s’engager un peu avec le système des Nations unies, mais pas nécessairement avec les institutions des droits humains. Mais cela reste un défi.
C’est une honte qu’un pays ne veuille pas coopérer avec les Nations unies. Dans le même temps, il faut savoir qu’il y a beaucoup de victimes, de gens qui ont fui le pays pour partir notamment au Sud. Beaucoup d’organisations de la société civile, notamment dirigées par ces Nord-Coréens « transfuges », des groupes religieux, des sources d’information par satellites, des journalistes qui font un travail extraordinaire depuis le Japon, la Corée du Sud, les États-Unis, différents pays. Et nous avons aussi un bureau, le bureau du Haut-Commissariat aux droits de l’homme à Séoul. (...)
Il y a un mécanisme de l’ONU auquel la Corée du Nord accepte de participer, c’est l’Examen périodique universel. Il s’applique à tous les États membres des Nations unies : tous les quatre ou cinq ans, chaque État doit présenter la situation de ses droits humains, ses défis, ses succès en la matière. Ce qui est attractif dans l’Examen périodique universel, c’est, d’une part, qu’il est appliqué à tous les États membres, pas seulement aux 13 États qui font l’objet d’un mandat spécifique aux Nations unies, et, d’autre part, que c’est un examen par les pairs. Cela signifie que ce sont d’autres États qui évaluent vos rapports sur les droits humains. Ce ne sont pas des experts indépendants, ni des rapporteurs spéciaux, ni des comités des Nations unies. Il est donc mieux reçu pour cette raison.
Lors de son quatrième rapport, la Corée du Nord a présenté un état des lieux de la situation des droits de l’homme, et il a été décidé de faire un suivi de ce rapport. J’ai choisi, pour ma part, de me concentrer sur certains droits spécifiques et d’identifier des indicateurs. Par exemple, concernant la peine de mort, c’est la première fois que le pays a accepté deux recommandations. J’ai donc décidé d’établir des indicateurs spécifiques afin d’en assurer le suivi et d’essayer de poser davantage de questions pour le cycle suivant. Parmi les évolutions majeures en Corée du Nord ces dernières années, il y a la coopération accrue avec la Russie et la présence de troupes nord-coréennes sur le front, dont certains sont désormais prisonniers de guerre en Ukraine.
D’abord, laissez-moi vous dire que c’est une honte d’avoir de très jeunes Nord-Coréens qui vont se battre dans une guerre russe, une guerre d’agression contre l’Ukraine. J’ai entendu dire que beaucoup de mères cherchent à savoir ce qui est arrivé à leur enfant. Car la Corée du Nord a le service militaire le plus long au monde. Les conscrits y passent de nombreuses années, sans entretenir de très bonnes communications avec leurs familles. (...)
Cette semaine, le ministre ukrainien des Affaires étrangères s’est rendu à Séoul, et les autorités sud-coréennes vont travailler avec lui pour que ces prisonniers puissent être dans la meilleure position possible. Je pense que nous devons respecter leur volonté. (...)