Après la parution récente de Critique des formes de vie (Vrin, 2025), Progrès et régression (Seuil, 2026) constitue la seconde traduction française d’un ouvrage de Rahel Jaeggi [1], qui est l’une des représentantes actuelles de la Théorie critique de l’École de Francfort. Son livre propose une actualisation stimulante de la notion de progrès, qu’elle parvient à délester de son poids métaphysique et de ses présupposés idéologiques afin de lui faire jouer un rôle aujourd’hui dans la critique sociale. Prenant le contrepied de celles et ceux qui rejettent catégoriquement la notion de progrès, elle revendique cette notion propre à la « philosophie de l’histoire » (p. 72) afin de montrer qu’elle est non seulement utile, mais aussi nécessaire pour « (ré)armer la théorie critique » (p. 17).
Comment (ne pas) parler de progrès ?
L’ouvrage de Rahel Jaeggi s’ouvre sur un paradoxe. D’un côté, la notion de progrès semble largement discréditée par les horreurs du XXe siècle ainsi que par le contexte géopolitique contemporain et par la crise écologique, qui rendent difficile de défendre l’idée que l’histoire irait dans le bon sens et nos sociétés vers le mieux (...)
D’un autre côté, on emploie volontiers la notion de régression et l’on s’accorde pour dénoncer dans les politiques illibérales de Trump, de Milei, d’Orban ou d’Erdogan un recul de certains acquis sociaux et démocratiques fondamentaux.
On refuse donc d’employer le mot « progrès », mais dans le même temps on vilipende des politiques régressives. Or, comment penser la régression sans penser le progrès ? Ne faut-il pas présupposer malgré tout, derrière son apparente dénonciation, une aspiration sous-jacente au progrès qui ne dirait pas son nom ? (...)
Ainsi, pour ne pas en rester à cette dissociation cognitive entre une acceptation implicite du progrès et son rejet explicite, il faut selon elle assumer de parler de progrès afin d’en élaborer un concept rigoureux. (...)
Dans le dernier chapitre du livre, consacré à la régression, Jaeggi montre que tout recul n’est pas forcément une régression, et elle soutient qu’il existe des formes de recul qui sont progressistes. (...)
Contre les technologies industrielles du capitalisme, le retour actuel à des formes prémodernes de culture de la terre se justifie par le fait qu’elles sont plus respectueuses des sols et des milieux, et que cela constitue en ce sens un progrès véritable dans notre rapport à la nature – aussi étrange que soit ce progrès qui recule. (...)
Rahel Jaeggi se montre attentive à ce progrès hautement paradoxal qui est propre à notre contexte écologique. (...)
Rahel Jaeggi, Progrès et régression, traduit de l’anglais par Sacha Zilberfarb, Paris, Seuil, 2026, 352 p., 25 €