Alors qu’un incendie continue de faire des ravages dans la Drôme, l’autrice Corinne Morel Darleux, qui vit dans le Diois, voit la fumée, ce véritable « champignon atomique », se rapprocher. « Je dois aller voir, c’est viscéral, voir la fumée sans les flammes est insupportable », écrit-elle dans cette chronique.
Corinne Morel Darleux est une militante écosocialiste, essayiste et romancière. Elle est l’autrice de Chimères tropicales (éd. Dalva, 2026), et de Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (éd. Libertalia, 2019).
(...) Mon corps est plein de fatigue, la fatigue de dire les mêmes choses depuis vingt ans, sans effets. La fatigue de voir les mêmes événements se répéter sans qu’aucune leçon ne soit jamais tirée. Le bruit sur les réseaux sociaux, en boucle les Canadair qui n’ont jamais été commandés, l’incurie, l’impréparation, les polémiques, et le vent qui reprend dehors, la montagne de Solaure qui disparaît derrière un rideau de fumée, et l’impression de revivre le Covid, et l’incendie de Romeyer en 2022, le corps qui flanche et demande sa sieste, réclame, exige, s’effondre.
Je n’arrive même pas à publier une photo sur les réseaux sociaux. J’ai envie de crier au monde entier que je suis là, mais je n’ai pas un mot pour légender ces photos, des photos de chez moi, de ma vallée, de nos forêts, du lieu où j’ai choisi d’habiter il y a dix-huit ans. Ce mois-ci, je fête ma majorité du Diois.
Et les renards, ont-ils eu le temps ?
Les sangliers, ont-ils eu le temps ?
Les chevreuils, ont-ils eu le temps ?
Les vautours, ont-ils eu le temps ?
Les lièvres, ont-ils eu le temps ?
Les cerfs, ont-ils eu le temps ?
Les arbres non.
J’essaye de toutes mes forces de ne pas y penser.
Et on reparle de valise inquiète. Celle qu’on n’a toujours pas faite.
(...)
Moi qui déteste le téléphone, j’appelle les gens parce que je n’arrive plus à rentrer dans le format texto, je ne mets plus de ponctuation, je ne choisis plus mes mots, je n’ai pas envie de poésie, pas envie de faire joli.
On s’avoue à demi-mots qu’on a tous fait le même parcours hier, jusqu’à Vercheny pour voir l’incendie dans les yeux. Aucun de nous n’est voyeuriste. Mais voir la fumée sans les flammes, c’est insupportable. (...)
Et puis on a besoin de rester concentrés sur le feu. Même si on ne contrôle rien. C’est comme quand on est en voiture sur le siège passager, si je regarde la route tout va bien se passer, tout va bien se passer, tant que je regarde la route tout va bien se passer. Ne pas quitter la fumée des yeux. (...)
Mes deux chats, qui à chaque fois pressentent l’orage et vont se planquer sous mon lit trois minutes avant les premières gouttes, là ne sont pas inquiets. Mais stop, si je pense à eux dans l’incendie, je vais me noyer. (...)
là tout est devant nous, il faut juste avoir des yeux et un cerveau. (...)
C’est devenu irrespirable dehors, on ne voit plus rien, la fumée a tout envahi. On a récupéré une amie de Barsac qui a été évacuée cette nuit. Le vent a tourné.
Je viens d’apprendre que le feu était en train de basculer sur Die.