Les journalistes spécialisés sur l’environnement sont au devant des changements produits par le réchauffement climatique. Mais les conséquences de ce dérèglement sont souvent loin des rédactions parisiennes. Alors, comment arbitrent-ils entre nécessité de terrain et sobriété carbone ?
« Grand reporter, il refuse de prendre l’avion », titre BFMTV sur son irremplaçable bandeau bleu. Sur le plateau, François Pitrel, journaliste environnement de la chaîne d’info, défend son choix de ne plus prendre l’avion. « J’étais reporter donc j’ai parcouru le monde en avion. Maintenant, j’ai trois enfants et je vois le réchauffement climatique de façon plus avancée parce que je me suis penché sur le sujet. » En mai 2023 émerge dans plusieurs médias une « proposition choc » : réduire le nombre de vols d’avion par Français à quatre dans une vie. (...)
Réduire son empreinte carbone est, insiste le GIEC, un impératif pour éviter de voir la température mondiale augmenter. Et son sixième rapport interpelle directement « les médias, [qui] jouent un rôle crucial dans la formation des perceptions, la compréhension et la volonté d’agir du public vis-à-vis du changement climatique ».
Mais pour faire comprendre, il faut montrer. Et pour couvrir des sommets internationaux, des catastrophes naturelles ou faire des enquêtes, les journalistes multiplient parfois les longs déplacements. (...)
lorsqu’une COP a lieu de l’autre côté de la planète, difficile d’y aller en pédalant…
Trains, correspondants, locales…
« Ce n’est pas l’idéal de prendre l’avion pour aller au Brésil, on peut faire mieux », estime Sandy Dauphin, journaliste environnement envoyée à Bélem par France Inter lors de la COP30. Selon la Direction générale de l’aviation civile, le trafic aérien commercial lié à la France a émis 22,1 millions de tonnes de CO₂ en 2024. À l’échelle de la planète, l’avion représente 5 % du réchauffement climatique, selon une étude. (...)
Si on y va, on doit être moins nombreux et avec trois semaines de reportages en amont », complète la reporter.
Certaines rédactions sont plus radicales. Reporterre, média indépendant en ligne qui se décrit comme le « média de l’écologie », n’a envoyé aucun de ses 26 journalistes salariés à la COP brésilienne. « On a travaillé avec deux correspondants sur place. Notre spécialiste climat faisait de la coordination et de la relecture depuis Paris », justifie Amélie Mougey, directrice de la rédaction. À Radio France, les chaînes nationales profitent régulièrement des 44 radios locales ICI (...)
Au-delà des compétences, ce sont parfois les sujets qui s’imposent. En 2025, Hugo Coignard, journaliste indépendant spécialiste des PFAS, veut creuser son sujet d’enquête aux États-Unis. « En France, on documente les polluants éternels depuis 2-3 ans, là-bas, le problème existe depuis 10-20 ans », développe le journaliste. « J’ai réfléchi à la façon d’y aller sans avion. J’ai contacté une consœur qui a fait une transatlantique en bateau, j’ai rapidement compris qu’il fallait prendre des cours, ce qui demandait trop de temps. Je me suis aussi renseigné sur les cargos à voile mais le prix m’a calmé. » À environ 4 000 euros la traversée, aucun média n’a voulu ni pu assumer le prix du trajet bas carbone. (...)
Au final, j’ai fait le choix de l’avion et de rester plus de deux mois. »
Reporterre fait partie des médias qui lui ont finalement acheté des articles. (...)
La directrice de cette rédaction sait que déroger à la règle n’est pas sans conséquences. Pour éviter une perte de confiance des lecteurs, dans un monde où la défiance envers les médias grandit, ces décisions coûteuses en carbone doivent être clarifiées : « Si jamais on doit prendre l’avion, on l’explique dans notre newsletter, dans la rubrique “Vous et nous”. »
Cette transparence est d’autant plus nécessaire pour les médias spécialisés. L’exemplarité en matière climatique est un argument pour légitimer leur propos et leur couverture de l’actualité. (...)
Une radicalité que n’embrassent toutefois pas tous les journalistes environnement. (...)
S’interroger sur ses pratiques reste un point commun à tous les journalistes interviewés. Certains vont jusqu’à calculer leur empreinte carbone. (...)
IA, même combat
Le transport n’est pas le seul générateur de carbone dans la pratique journalistique. Depuis l’apparition de ChatGPT en nombre 2022, de nombreuses rédactions intègrent les IA génératives dans leur quotidien. Là encore, les journalistes environnementaux se posent en figures de proue du refus de leur utilisation. Chez Splann !, Reporterre ou Bon Pote, la lutte contre l’IA est inscrite depuis décembre 2025 dans une charte déontologique et écologique. (...)
Selon l’Observatoire des médias, en 2025, la couverture des enjeux environnementaux se situe à 4,9 % du temps d’antenne en TV et à la radio, et à 6 % des articles de presse. L’enjeu réside alors autant dans la qualité du traitement journalistique des questions environnementales que dans leur présence au sein de l’espace médiatique.