Entre 1954 et 1962, l’armée française a déplacé de force dans des camps de regroupements plus de 2 millions de paysans algériens du djebel et des Hauts plateaux. Environ 200 000 personnes y ont trouvé la mort. Dans "Une tragédie occultée de la guerre d’Algérie", la journaliste Lorraine Rossignol livre une enquête sur ces camps de la honte passés sous silence en France comme en Algérie.
"Les militaires qui nous avaient entassés ici semblaient dépassés. Nous étions arrivés en catastrophe. Rien n’avait été prévu. Ni abri, ni sanitaires, ni ramassage des déchets. Les détritus s’amoncelaient". Le 25 août 1958, Fatima Arridj découvre avec horreur la plage désertique de Messelmoune, située à l’ouest de Tipaza. "Je garde en mémoire cette journée passée, pour la première fois, loin de chez moi. Le désœuvrement m’accablait. J’étais à attendre qu’on me donne un morceau de pain, moi qui n’avais jamais demandé l’aumône", avait-elle raconté en 2008 au chercheur algérien Mohamed Rebah.
Cette femme fait partie des 2 378 fellahs [paysans NDLR], originaires du Dahra, un massif montagneux situé à une centaine de kilomètres à l’ouest d’Alger, déplacés de force dans ce camp de regroupement sur la côte par l’armée française. Son témoignage est cité dans l’ouvrage "Une tragédie occultée de la guerre d’Algérie – Les camps de regroupement" (éditions Actes Sud) écrit par la journaliste Lorraine Rossignol. (...)
Comme l’a raconté Jean-Claude Doussin, un appelé français du contingent, ce déracinement s’est effectué dans la violence (...)
Que ce soit en France ou en Algérie, un voile a été posé sur cet épisode sombre de l’histoire commune des deux pays. "Du côté français, on a voulu tourner la page de cette guerre maudite. Cela est tellement peu à l’honneur de la France qu’on ne s’est pas précipité pour partager cette histoire", analyse l’autrice de l’ouvrage "Une tragédie occultée". "Du côté algérien, il y a toujours un récit héroïque de cette guerre. Ces camps qui ont réduit les gens à un état animal sont extrêmement dégradants. Ce n’est pas le souvenir qu’on veut garder. C’est aussi un véritable traumatisme qui est difficile à raconter à ses enfants", ajoute Lorraine Rossignol.
Depuis la sortie de son livre, la journaliste reçoit de très nombreux témoignages, notamment d’Algériens. Beaucoup la remercie d’avoir enfin mis en lumière les camps de regroupements : "Ils me disent que grâce à moi, ils retrouvent enfin une part de leur mémoire".