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« Rien ne se compare au train, on ne peut pas le remplacer par des autocars »
Benoît Duteurtre est un romancier, essayiste et critique musical français. Son dernier livre, La Nostalgie des buffets de gare, est paru aux éditions Payot et Rivages.
Article mis en ligne le 29 décembre 2015
dernière modification le 23 décembre 2015

Benoît Duteurtre est un amoureux des trains, mais un amoureux éconduit. Disparition de lignes, fin de la tarification au kilomètre, systèmes de réservation et de contrôle de plus en plus sophistiqués, gares éloignées du centre-ville ou devenues des galeries commerciales… La poésie du voyage s’efface. Mais le système ferroviaire est un miroir des mutations contemporaines.

Benoît Duteurtre – C’est ce que j’appelle la schizophrénie française : ce double-jeu où, d’un côté, on sert de grands discours de service public, mais de l’autre la réalité est à la privatisation permanente. En France, qui est un pays marqué historiquement par son centralisme et son attachement à une certaine tradition étatique, l’Etat n’a jamais fait son « outing » néolibéral. Aucun pouvoir, de droite comme de gauche, ne veut dire qu’il sacrifie le service public, même s’il le fait concrètement. C’est exactement ce qui se passe pour les trains en France : personne ne remet en cause l’existence de la SNCF comme grande entreprise d’Etat, et en réalité, toutes les réformes menées à l’intérieur visent à l’aligner sur le modèle de l’entreprise privée.

Votre affirmez que le service ferroviaire se calque sur le modèle aérien. Comment ?

L’aérien est entré beaucoup plus vite que le chemin de fer dans cette logique d’entreprise, de marque et de concurrence. C’est certes lié aux contraintes géographiques : pour déplacer des trains, il faut un réseau ferré fixe qui demande, de fait, une sorte de gestion publique – qui est moins nécessaire dans l’aérien.

Mais aujourd’hui, on calque le service sur le modèle aérien, à l’image du système de réservation, fondé sur la modulation des prix en fonction de la demande et des objectifs de remplissage, en remplacement du « prix unique du kilomètre », fondement de l’ancien service public. Le système Socrate, acronyme de Système offrant à la clientèle des réservations d’affaires et de tourisme en Europe, a d’ailleurs été acheté par la SNCF à American Airlines. (...)

Que Macron ait pu lancer sa loi sur les autocars au moment où le président Hollande préparait la COP 21 en se présentant comme le grand défenseur de la qualité de l’air et de la lutte contre le réchauffement climatique - c’est ahurissant. La politique devient un discours de communication qui n’a plus rien à voir avec l’action réelle des pouvoirs publics. (...)

Autre exemple, c’est le développement de gammes low-cost, comme Ouigo. Transformer les trains en marques contribue à déstructurer l’idée d’un service global – et donc de service public. Ce n’est plus qu’un groupe d’entreprises où chaque train est une entreprise.

Vous insistez sur la « centre-commercialisation » des gares, qui ressemblent de plus en plus aux aéroports. Cela remet en cause ces lieux comme espace public. Notre photographe n’a ainsi pas pu prendre de photos de la gare Saint-Lazare sans autorisation…

Transformer le temps d’attente en temps d’achat : c’est le principe même de la rénovation de la gare Saint-Lazare. Rendre compte de la métamorphose du monde en galerie commerciale est une sorte d’obsession chez moi. Cette transformation de l’espace est directement perceptible à Saint-Lazare (...)