Concédons d’emblée que la catégorie de « sociopathe » n’est sans doute pas ce qu’on fait de mieux en la matière. Ici, du moins à condition de lui donner ce qu’il faut de prolongements, elle suffira amplement pour ce qu’il s’agira de faire entendre. Le plus grand mérite du procès France Télécom, c’est de nous faire passer des abstractions aux réalités sensibles, avec au surplus un effet de récapitulation qui laisse abasourdi.
De la manière dont les dirigeants de France Télécom discouraient à l’époque, nous savons à peu près tout : les départs qui « se feront par la porte ou par la fenêtre », « la fin de la pêche aux moules », la « mode des suicides », la « crise médiatique », et même, a-t-on découvert récemment, « l’effet Werther », sous-daube pour pensée managériale, à base de fausse science (« l’effet Trucmuche ») et de rehaussement culturel en toc (« nous sommes des humanistes tout de même »), qui « élabore » à partir de la vague de suicides mimétiques qu’aurait occasionnée Les souffrances du jeune Werther — entendre : les suicidés se sont beaucoup émulés les uns les autres, qu’y pouvons-nous donc ?
Les hommes comme des choses
« Qu’y pouvons-nous ? », c’est à l’évidence la ligne de défense des prévenus, qui dit tout du type humain auquel nous avons affaire en leurs personnes : précisément, des sociopathes. Sans la « crise médiatique », très regrettable en termes de communication, ou les réactions exagérément sensibles de syndicalistes, d’inspecteurs et de médecins du travail, on ne serait pas loin de leur prêter l’idée qu’après tout, un nombre suffisant de salariés mettant fin à leur jour, c’était une manière comme une autre d’« atteindre les objectifs », puisque dans ce monde qui est le leur, c’est la chose qui compte avant toute autre : que les objectifs soient atteints.
Chez ces prévenus d’époque, les propos, le système de défense, les autojustifications, mis en regard des témoignages de leurs victimes ou des proches de leurs victimes : tout est d’une stupéfiante obscénité. On sait bien qu’il est parfaitement trivial de dire que les capitalistes d’aujourd’hui considèrent les hommes comme des choses, mais c’est une trivialité qui se détrivialise instantanément rapportée à des faits comme ceux de France Télécom. La chosification, l’objectalisation des hommes, c’est cela le propre du sociopathique — et, se trouve-t-il, c’est le propre du capitalisme. (...)
tout le moins le capitalisme néolibéral, armé de rationalité économique, lui a-t-il donné une extension inouïe — ressources humaines, et tout est dit.
Le plus frappant, et le plus caractéristique, dans le procès France Télécom, c’est que les prévenus, à l’évidence, ne comprennent absolument pas ce qui leur est reproché ou, plus exactement, parviennent sans cesse à le ramener à un système de justifications admissibles, au simple respect de la « nécessité économique », sans doute regrettable à certains égards, mais qui, enfin, s’impose, et dont ils ne sont, à la limite, que les desservants quasi-mécaniques. Un système qui broie les individus jusqu’à la mort, opéré par d’autres individus qui se prévalent d’un commandement supérieur (ici la « loi du marché »), déniant toute responsabilité, hermétiques à tout sentiment de culpabilité, c’est une configuration qui nous rappelle des choses (...)
La panne de compréhension des dirigeants de France Télécom est le symptôme qui dit la vérité du capitalisme : le capitalisme traite communément les hommes comme des choses, or nous sommes des capitalistes, donc nous traitons les hommes comme des choses — et, puisqu’il est admis que nous sommes en capitalisme, qu’est-ce qu’on pourrait bien nous reprocher ? Qu’y a-t-il de mal à cela ? Voilà sur quoi bute l’entendement de Lombard et Wenès, la chose qu’ils ne peuvent pas comprendre. Que des individus meurent, c’est l’équivalent d’objets qu’on déclasse (jette) : où est le problème ? Voilà comment pensent des sociopathes.
Les structures sociales de la sociopathie managériale
Des récits qui nous sont faits des premières journées d’audience, il ressort que la comparution des accusés ne fait pas entendre le moindre regret sérieux, le moindre retour sur soi et ses actes, la moindre empathie pour les parties civiles, ni le moindre effort d’en rabattre d’un mélange d’arrogance, de certitude de soi et de déni qui, en toute autre matière se jouerait aux assises avec peines de sûreté. À ce moment, vient inévitablement la pensée à laquelle, bien sûr, il ne faudrait céder pour rien au monde : des hommes qui dénient à ce point la qualité d’hommes aux autres hommes, sont-ils eux-mêmes des hommes ? Hélas la réponse est oui.
Car l’histoire enseigne assez tout ce en quoi elle est capable de transformer les hommes, tout ce qu’il lui est possible d’en faire, et de leur faire faire. L’histoire, c’est-à-dire, à chaque fois, des structures sociales particulières. C’est qu’on aurait tort de ne voir dans le box France Télécom que des cas psychopathologiques — où s’arrêtera au mieux le commentaire de l’humanisme médiatique : des monstres mais sans conséquence. Or, Lombard, Wenès, Barberot, ce sont des types, entendre : des sociopathes mais d’époque, des sociopathes de la sociopathie néolibérale. Car les structures sociales, néolibérales donc, s’expriment dans les psychés, et produisent leur type, leur type d’homme.
Le propre des structures du néolibéralisme, c’est d’avoir aboli toute restriction aux mouvements stratégiques du capital, d’avoir levé toute limite à ses menées. (...)
Alors le poison des structures imbibe de plus en plus profondément les strates sociales de l’entreprise, pourrit des têtes de plus en plus nombreuses, sans doute en ajoutant, à mesure qu’on descend dans la hiérarchie, la peur à la jouissance violente. C’est que le merveilleux idéal de la concurrence généralisée charge le travail d’enjeux de vie ou de mort sociale. Toute l’organisation est mise sous tension par l’impératif de la valeur pour l’actionnaire dans un contexte de concurrence externe suraiguë, et toute l’organisation sait, dans ces conditions, que le jeu du profit se jouera à la productivité, donc à la réduction de la masse salariale. Par conséquent que la guerre concurrentielle externe va se réfracter au sein de l’organisation en guerre concurrentielle interne. Quand chacun lutte pour sa propre survie, il n’y a pas à s’étonner que la plus extrême violence se répande partout (...)
À la violence commandée par le haut, cependant, beaucoup ajoutent la peur — peur que le défaut à exercer la violence les expose à devenir à leur tour les prochaines victimes de la violence —, mais aussi, pour ceux chez qui l’entreprise néolibérale n’a pas détruit tous les cadres moraux, une terrible souffrance de se voir faire ce qu’ils sont enjoints de faire. (...)
Les structures, dont France Télécom a été une réalisation exemplaire, sont d’une très grande généralité, elles sont toujours en place, toujours actives, plus que jamais même. Elles n’en finissent pas de produire du France Télécom, à intensités et à visibilités variables. On connaît les noms des futurs France Télécom : SNCF, La Poste — comme tout ce qui est au contact des déréglementations européennes, c’est-à-dire de ce qui détruit les enclaves (publiques) où l’on était préservé soit de la tyrannie actionnariale soit de la tyrannie concurrentielle. Et c’est la brutalité de ce désenclavement, de la conversion radicale imposée aux agents, qui produit la violence du traumatisme. Car dans toutes les entreprises du secteur privé (Technip), la violence managériale est devenue ordinaire d’être « entrée dans les mœurs » depuis longtemps — pas nécessairement active en continu mais prête à ressurgir dès qu’il y aura crise et restructuration. (...)
C’est que la logique normalisatrice de la finance — le vrai pouvoir hégémonique dans le néolibéralisme — est parvenue à infester tous les recoins de la vie économique. Quand ça n’est pas sous la forme actionnariale, c’est sous la forme de l’orthodoxie budgétaire et de la dette, c’est-à-dire — encore — sous surveillance des marchés, mais cette fois des marchés obligataires. Aussi le secteur public ne s’en retrouve-t-il pas moins sous une férule semblable, d’ailleurs opportunément rebaptisée « néomanagement public », déclinant avec la même ferveur imbécile les motifs d’abord conçus à l’usage du secteur privé sous contrôle actionnarial : objectifs, productivité, benchmarking, rating, monitoring, reporting. En conséquence, c’est dans les hôpitaux qu’on se jette par la fenêtre. Sans doute bientôt dans les collèges. (...)
À France Télécom, de nouveau, on a expérimenté sur l’homme.
On pense à ça, on lit les récits, et forcément on a honte : d’avoir eu un forfait France Télécom, d’avoir un forfait Orange. Mais c’est une honte vieille comme Le Quai de Wigan d’Orwell, qui déjà avait honte d’être éclairé et chauffé chez lui, parce qu’il avait vu le travail dans les mines, et qu’il savait donc quelle était la contrepartie de souffrance, la contrepartie de vies détruites, à son confort domestique. Rendu à ce point, il n’y a qu’une alternative : soit, par impossible cohérence, renoncer à tout — impossible, puisque le capitalisme nous prend en otage pour le tout de notre vie matérielle et que nous n’en finirons pas de nous dépouiller ; soit porter la lutte là où il faut : non pas dans la réorganisation sans espoir des vies individuelles séparées, mais dans la destruction générale des structures qui imposent ce système de contreparties. Ce que réalise, ou devrait réaliser, le procès France Télécom, ça n’est pas tant l’incrimination de quelques individus, il est vrai spécialement dégénérés, mais l’incrimination du monde qui les produit, et les laisse faire.
Post-scriptum : de Lombard à Macron
Que le sociopathe soit le type néolibéral accompli, la preuve ultime en est donnée — comme toujours — par le sommet de l’édifice. Ce qu’aura été la réaction de Macron aux victimes de la répression inouïe des « gilets jaunes » parle pour lui, et dit tout — formidable éloquence du silence. Car la réaction, c’est qu’il n’y a eu aucune réaction. Littéralement : ça ne lui a rien fait — l’indice sociopathique par excellence. Une morte, 5 mains arrachés, 25 éborgnés, 289 blessures à la tête, mais rien. La même considération que pour du bois mort. Avec, comme à France Télécom, le même déni : « Après des semaines et des semaines, je constate qu’il n’y a eu aucun mort à déplorer du fait des forces de l’ordre » –- c’est vrai, c’était une femme arabe, ça ne compte pas ; « Je n’aime pas le terme répression parce qu’il ne correspond pas à la réalité » ; « Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit ». Face à des annulations aussi massives de la réalité, n’importe quel psychiatre ferait interner le sujet responsable de ces faits réellement commis et mentalement effacés. Mais dans la sociopathie néolibérale devenue norme, rien de tout ça n’est vraiment sérieux. Le sociopathe peut faire tuer, faire mutiler, et continuer d’arborer le même sourire entre stupide et effrayant, la même éclatante et terrifiante satisfaction de soi. Dans la version pour abruti, Castaner, lui, va en boîte pour « se relaxer ». Dans la version pour violent à sang froid, le préfet Lallement jouit du travail bien fait dans le silence de son bureau (6).
Voici les types auxquels les pouvoirs suprêmes ont été remis. Quand ils ont à commenter en public leur action, on les reconnaît à cette phrase caractéristique entre toutes, devenue comme leur motto : « j’assume ». (...)
Quand on parle de gens comme de « riens », il est assez logique qu’on finisse par les traiter comme des « riens », et par compter leur démolition physique pour rien.
De Lombard à Macron, la ligne est droite.
Tout ceci suggère de revoir La question humaine, un film de Nicolas Klotz, qui, déjà (2007), posait quelques question aiguës, et invitait à penser notre situation dans l’histoire, les réminiscences de l’histoire, jusqu’à la possibilité de ses répétitions, et par-dessus tout le risque de ne pas reconnaître certaines constantes profondes au motif que les figures ne sont pas exactement les mêmes, c’est-à-dire de méconnaître jusqu’où peuvent emmener des commencements d’abord trouvés sans importance.