Dans la lignée de son travail de longue haleine mené contre les dettes illégitimes, initié dès les années 1980, Éric Toussaint aborde dans son nouveau livre Le Système Dette, l’histoire longue des dettes souveraines, pour examiner la permanence de leurs effets sur les territoires, les peuples et les États qui les ont contractées, ainsi que l’articulation entre colonialismes et post-colonialisme à travers l’endettement souverain des pays en développement.
Après le livre Bancocratie, sorti en 2014, sur le rôle néfaste des banques et leur emprise sur la vie quotidienne des peuples dans les sociétés contemporaines au Nord comme au Sud, Toussaint se livre à une analyse historique passionnante de la géopolitique des 19e et 20e siècles.
Comme le relevait Rosa Luxemburg en 1913, les emprunts constituent le moyen le plus sûr pour les vieux pays capitalistes de tenir les jeunes pays en tutelle, de contrôler leurs finances et d’exercer une pression sur leur politique étrangère, douanière et commerciale.
Toussaint démontre que loin de provoquer les crises financières successives qui ont ébranlé les places financières occidentales depuis le début du 19e siècle, les surendettements des pays de la périphérie menant à leurs cessations de paiement sont le résultat du reflux des ondes longues du capitalisme telles qu’énoncées par l’économiste belge Ernest Mandel.
En imposant des traités de « libre-échange », en Amérique Latine comme en Egypte ou en Turquie, en instaurant des « commissions du remboursement de la dette » en Turquie, en Tunisie et en Grèce, au détriment des productions nationales, les puissances du Nord ont condamné durablement les jeunes États endettés à un sous-développement endémique. Les élites locales ont été complices de cet asservissement par la dette, en s’enrichissant par l’achat d’obligations dévaluées de leur propre État et en favorisant le recours systématique à l’endettement extérieur plutôt que de se voir obligés de contribuer par l’impôt.
A contrario, dès le 19e siècle, le soutien des puissances occidentales à des régimes locaux corrompus et coercitifs s’est imposé comme une nécessité : il fallait appliquer les régimes d’austérité et les plans de redressement pour dégager les excédents nécessaires au remboursement de la dette. Les peuples locaux ont alors été saignés à blanc dans un véritable régime de servitude par la dette, au moyen de « plans d’ajustement » à base d’impôts, de confiscation sur les récoltes, de monopole sur l’extraction des matières premières à bas prix et sur la vente de produits de première nécessité. (...)
Devant la ruine provoquée par ces politiques prédatrices - et devant le refus ou l’impossibilité de payer davantage, les Puissances occidentales sont allées jusqu’à organiser des expéditions militaires de conquête, au prétexte d’aider leurs banquiers à recouvrer les prêts souverains non honorés.
Ainsi le Système Dette se révèle comme la clé de l’histoire des dominations et de l’impérialisme. Le livre éclaire la manière dont les puissances occidentales, en collusion avec leurs banques privées et les principaux organes de presse, exploitent les dettes extérieures accumulées dès le début du 19e siècle par les nouveaux États, pour finir par intervenir militairement en tant que puissances colonialistes afin de réclamer le remboursement des emprunts souverains et s’imposer sur les pays de la périphérie.
Les établissements financiers privés exploitent aussi la naïveté des populations occidentales, avec l’aval de leurs gouvernements (...)
De nos jours, dans un processus néo-colonialiste qui accompagne l’essor de la mondialisation, la dette publique continue à justifier l’aliénation des peuples périphériques mais aussi, désormais, celle des peuples des pays occidentaux du Nord, par la destruction de l’État-Providence et la précarité qu’entraînent les mesures d’austérité budgétaire.
Mais le livre de Toussaint touche aussi un sujet crucial pour l’équilibre géopolitique international, grâce au chapitre qui s’attache à la définition de la dette odieuse à partir de la définition d’Alexander Sack. Il démontre en effet que même selon Sack, la notion de la nature despotique du régime qui a contracté la dette est secondaire, mais que c’est bien l’utilisation des emprunts contraire aux intérêts de la population de tout ou partie de l’ancien territoire, et le fait que les créanciers sont au courant de l’usage odieux des fonds prêtés, qui confèrent à la dette son caractère odieux. Il cite à ce sujet la jurisprudence établie par les répudiations de dettes des États-Unis, du Portugal et de l’URSS, entre autres.
Toussaint appelle alors les États endettés à répudier unilatéralement la partie odieuse de leur dette souveraine, après audit, sans recourir à un arbitrage extérieur qui risquerait fort de donner raison aux créanciers, souvent juges et parties désormais au sein des organisations internationales, d’ailleurs taillées à la mesure des États du Nord et par ceux-ci. (...)